La maison de Bretagne
Cet après-midi-là, j’étais entrée…
Cet après-midi-là, j’étais entrée en coup de vent dans sa chambre, sans frapper, cherchant un livre. Elle n’y était pas. J’ai tout de suite vu sur la table de nuit une seringue, une coupelle, un petit sachet de poudre blanche. Elle est arrivée au même moment. Elle a vu mon regard. Interdite, inquiète, elle m’a fait promettre de ne rien dire à notre mère « qui n’avait pas besoin de ça, la pauvre ». Elle m’assura que c’était accidentel, sans gravité, elle n’était pas une vraie toxicomane ; elle ne verrait plus le garçon qui l’avait initiée, il était reparti à Lyon, où il vivait. Non, je ne devais pas inquiéter maman pour si peu ; d’ailleurs elle avait dix-huit ans, elle était majeure.
Lâchement, je promis de me taire. Je ne voulais pas d’histoires. J’en avais assez des histoires de cette famille.
À Paris, en septembre, Armelle voulut prendre une chambre indépendante, pour se rapprocher, disait-elle, de la fac. Nous n’avions pas d’argent : Anne-Marie refusa. Ma sœur trouva une chambre de bonne, rue Monge, moyennant la surveillance quotidienne des devoirs d’une petite élève du primaire. Je ne suis allée la voir là-bas qu’une fois ou deux. Elle ne me cacha pas qu’elle vivait plus ou moins avec un garçon plus âgé qu’elle ; il la fournissait en drogue. Je compris aussi qu’elle se prostituait ici et là pour payer ses produits, héroïne, morphine. D’ailleurs elle nit par me le dire elle-même, dans un éclat de rire, tournant en dérision mes réserves bourgeoises sur la question. Naturellement, je ne dis rien à Anne-Marie. Qu’est-ce que ça aurait changé ? pensai-je pour me donner bonne conscience. Je ne sais pas dans quelle mesure ce que je découvrais de la vie de ma sœur – et considérais comme dégradant et dangereux, sa mine me paraissant désastreuse – ne m’emplissait pas, en même temps que d’une pitié dégoûtée, d’une sorte de satisfaction. C’était, oserai-je me l’avouer, comme une revanche plus ou moins consciente.
Je terminais mon droit quand Armelle, à l’issue de sa deuxième année de faculté à Paris, décida de poursuivre ses études en Angleterre, à Londres. Sa mère, d’abord, s’y opposa, objectant la dépense. Mais vu le peu de ressources de la famille, ma sœur obtint une bourse sur la foi de ses notes brillantes, et elle s’engagea à travailler pour payer ses frais d’entretien. « Ne t’inquiète pas, me dit-elle, je ne vous coûterai rien ! » Anne-Marie, qui n’était pas fâchée de se débarrasser de sa lle, ne t pas obstacle à sa décision. De toute façon la petite était largement majeure et a rmait être en mesure de se su re à elle-même. Et tout le monde était content de cette séparation. On convint cependant, condition purement formelle, chantage faussement a ectif, que l’exilée continuerait à passer les vacances d’été en Bretagne avec nous. Du moins la première année. On était en 1998 : Armelle promit.
Ce seraient ses dernières vacances sur l’Île.
Berthe était morte l’année précédente, âgée de quatre-vingt-deux ans. Décidément quelque chose se terminait dans la maison du boulevard de l’Océan. Je me rappelle le sentiment de vide, d’absence de ces étés où j’ai persisté, moi, à rejoindre ma mère là-bas, encore plusieurs années, jusqu’en 2008. Même aujourd’hui je me demande pourquoi, au nom de quelle folie, jouant la vieille lle escortant sa mère. Et comment, et pourquoi j’ai cessé de le faire. Les deux dernières années de sa vie, en e et, j’ai laissé Anne-Marie partir seule sur l’Île. Seule dans ce qu’elle a ectait d’appeler, elle, « la maison d’été », comme les Russes parlent de leur datcha. Moi, je ne voulais plus. La maison de Bretagne, c’était au-delà de mes forces : trop de souvenirs, sans doute, mais je ne le formulais pas ainsi.
La dernière fois que j’ai vu Armelle, c’est aux obsèques de notre mère, à Paris, en 2010 il y a presque sept ans. Je n’avais pas rencontré ma sœur depuis longtemps, douze années, son dernier été sur l’Île, nos dernières vacances ensemble. Douze ans, au cours desquels elle n’a pas donné signe de vie. Si, un mot pour Noël, adressé à maman. Et moi, je n’ai pas fait le moindre e ort pour m’enquérir d’elle.
C’était étrange de se retrouver en pareilles circonstances. Pas même un enterrement d’ailleurs, une incinération. Nous étions pratiquement seules au crématorium : deux anciennes collègues d’Anne-Marie, la secrétaire du lycée, mon ex-petit ami, Denis, et le délégué syndical du bureau AXA. Qui d’autre ? Si l’on songe à la manière dont nous avions vécu ? N’étions-nous pas des asociales, des moniales, des veuves ?
J’ai été surprise de la transformation de ma petite sœur : d’abord elle semblait en bonne santé ; et puis elle avait embelli : mieux, elle était belle. Vraiment belle. Elle était habillée avec goût, élégance. Mais, surtout, il y avait dans son corps une assurance toute nouvelle et dans son regard une lumière que je n’y avais jamais vue.
Pourtant en me voyant, elle m’a opposé un visage fermé, une politesse glacée. Elle m’a embrassée du bout des lèvres. D’elle, elle ne m’a presque rien dit, sinon qu’elle travaillait à Londres dans une grande rme commerciale, qu’elle gagnait bien sa vie. Qu’elle était célibataire.
Quand, après la brève cérémonie, j’ai proposé qu’elle vienne chez moi, que nous parlions un peu, elle a éludé, prétextant un emploi du temps chargé pour son bref passage à Paris. « Non ; s’il te plaît, a-t-elle ajouté en me regardant soudain dans les yeux, pas d’hypocrisie entre nous, Claire, ce n’est pas la peine ! Rien n’est oublié, tu le sais ! » Et, bizarrement, elle m’a souri. C’était, comment dire ? Un sourire de complicité, presque d’amitié, mais in niment triste. Puis elle a tourné les talons sans même m’embrasser, cette fois. Je dois dire que cela m’a fait mal, comme si, tout à coup, elle était ma vraie sœur, et que je la perdais.
Par la suite je lui ai écrit. Une assez longue lettre. Je n’ai pas reçu de réponse. Peut-être avais-je mal rédigé l’adresse qu’elle m’avait laissée en partant, gri onnée sur une carte minuscule ; elle venait, disait-elle, d’emménager.
Armelle revenue ? Mais non, c’était absurde.
Je suis rentrée à la maison en marchant lentement. La plage était toujours déserte et c’était bon, dans le silence, d’entendre le petit bruit des vaguelettes, là-bas, au ras de l’eau qui se rapprochait, et le crissement de mes pas sur le sable. À un moment, il y eut le croassement bref d’un corbeau. Je me suis retournée pour le plaisir de voir encore une fois avant de rentrer, au-delà de la longue plage blanche, la courbe bleutée du contrefort de Sainte-Marine, et, plus loin encore, l’esquisse de ce qui devait être Bénodet.
Déjà se précisait sur ma droite la blancheur des maisons de l’Île. La marée avait tellement monté que l’eau mordait le sable à quelques mètres de moi. Des mouettes, posées sur les vagues, se laissaient paresseusement pousser vers la plage. Et il y avait dans ce mouvement, dans le bruissement léger de l’eau passant sur les coquillages laissés par la marée précédente, une douceur surprenante. Une douceur que j’avais oubliée. Que je n’avais peut-être jamais ressentie aussi profondément.
Armelle revenue ? Bien sûr que je l’espérais.
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