La maison de Bretagne

Marie Sizun · Chapitre 21 sur 44

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La maison de Bretagne

Quand j’ai été de…

Quand j’ai été de retour à l’Île, déjà la lumière avait baissé, et le soleil de six heures projetait sur l’étang des re ets verdâtres, tandis que le ciel commençait imperceptiblement de rosir. Il y avait dans l’air un parfum presque oriental d’eucalyptus.

Je suis revenue à la maison sans croiser personne qu’un vieil homme traînant un caddie. Sans doute venait-il de l’épicerie. Il a jeté un regard suspicieux sur ma voiture immatriculée à Paris. Son visage ne m’était pas inconnu, mais j’aurais été incapable de lui donner un nom ou même de le situer. En six ans les habitants de l’Île avaient changé, passant d’une catégorie d’âge à l’autre, et mon regard était aussi devenu di érent. Je ne reconnaissais personne de ces gens que, de toute façon, je n’avais jamais essayé de connaître. Je n’étais plus d’ici. L’avais-je d’ailleurs jamais été, même comme résidente d’été ? ce qui déjà ne veut pas dire grand-chose. Quand je voyais des vacanciers s’habiller en pêcheurs et entraîner l’un ou l’autre des anciens au café pour « faire copains » ça me faisait rire.

Le parking du boulevard de l’Océan était quasi inoccupé. Devant la maison, grâce au ciel, il n’y avait plus aucun rassemblement.

J’ai tranquillement déchargé le produit de mes courses – tous ces vivres pour les jours à venir de ma semaine – du co re de la voiture dans la maison. Ça faisait comme si je m’installais, comme si la vie était normale. Mais, en passant devant la porte de l’ancienne chambre de Berthe, impossible d’ignorer la tache rouge des scellés. Elle était là. Pour le cas où ma mémoire se fût montrée défaillante.

Tandis que je remplissais l’antique réfrigérateur – encore un sujet des réclamations de mes locataires –, je pensais aux retours de courses d’autrefois, les derniers étés qu’Armelle avait partagés avec nous.

Berthe disparue, c’était maman qui xait le menu et faisait la cuisine. Seules les courses nous incombaient à ma sœur et à moi, comme depuis toujours. Mais peu à peu, Anne-Marie, nous abandonnant les rênes du pouvoir, s’est déchargée de tout. Je crois que plus rien de la vie matérielle ne l’intéressait. La dernière chose à laquelle elle tenait – et là-dessus elle était intraitable, c’étaient les horaires, l’heure des repas ; et d’une façon générale, l’horloge. On aurait dit que l’heure était la seule chose qui la rattachait au monde des autres. On se demande alors pourquoi la sonnerie des cloches de l’église la mettait hors d’elle ? Le déjeuner était à une heure, le dîner à sept. C’était comme ça. Seul le petit déjeuner restait au gré de chacune. Je me souviens de ces derniers étés ensemble. En particulier du dernier été où Armelle était encore là.

Le matin Anne-Marie se levait tard, lisait longtemps dans son lit, prenait dans sa chambre le thé monté la veille au soir dans une thermos. Elle n’apparaissait pas avant midi.

Pendant ce temps, ma sœur et moi, maîtresses des lieux, nous jouions à vivre. Les courses, le retour des courses, le joyeux désordre des préparatifs culinaires nous occupaient. Penchées sur le livre de recettes de la défunte Berthe, nous faisions comme si tout allait bien. Comme si nous étions une famille ordinaire. Les ressentiments semblaient oubliés. J’essayais de ne plus penser à ce que je savais de fâcheux, d’inquiétant, de la vie d’Armelle. Elle le savait. C’était triché, mais ça n’avait pas d’importance. Ce moment était à nous. Rappelle-toi, Armelle, comme, alors, nous étions sœurs.

Du premier étage, le matin, ne venait jamais aucun bruit. Au point que, parfois, j’ai eu peur. Elle était tellement étrange, notre mère. Quelle idée pouvait lui passer par la tête ? En n, vers midi, on entendait frémir la tuyauterie de la salle de bains. Nous mettions la table, cette longue table familiale qui, aujourd’hui, me semble démesurée. À treize heures pile, maman apparaissait. Impeccable et froide. Ses courts cheveux roux, maintenant striés de blanc, soigneusement coi és. Très pâle, puisqu’elle ne portait aucun maquillage et n’allait plus à la plage depuis longtemps.

L’après-midi, elle s’installait à lire près d’une fenêtre ouverte, ou nous disait brusquement : « Je sors », et disparaissait sans autre explication. S’il faisait beau, elle allait marcher côté rivière, peu fréquenté ; ou bien elle s’installait avec un livre sur le haut de la grève, adossée au mur d’une des propriétés qui la bordent. Elle portait un chapeau de paille informe pour se protéger du soleil. Il ne nous serait pas venu à l’idée d’aller la retrouver ; elle entendait être seule. Une fois je l’ai aperçue de loin. Je crois qu’elle ne m’a pas vue. Je ne lui ai pas fait signe.

Tout cela qui revient en désordre à propos du retour des courses et de l’emploi de notre matinée en ce temps-là, dans la maison du boulevard de l’Océan. Les souvenirs surgissent, comme d’une vieille pelote de laine dont on tire un l et c’est plusieurs qui vous arrivent à la fois, et chacun est une surprise dont vous ne savez pas si elle sera douce ou cruelle.

Mes rangements terminés, je me suis machinalement assise dans le fauteuil de maman. Je songeais, sans m’apercevoir que la nuit tombait. C’était tout à fait comme avant. Trop comme avant.

La salle était déjà à demi obscure quand je me suis levée pour allumer la lampe posée sur la cheminée.

C’est à ce moment que mon portable a sonné. C’était le jeune journaliste. J’avais bien oublié qu’il m’avait annoncé sa visite. Il demandait s’il pouvait passer, s’il n’était pas trop tard ? Bien sûr qu’il le pouvait. Où se trouvait-il ? Rue des Dentellières. Il habitait là, je l’avais oublié…

J’ai souri au souvenir retrouvé, et c’est bien sûr l’Armelle de sept ans, cette fois, qui m’est apparue, avec ses cheveux noirs en bataille, courant se cacher dans la petite rue tandis que je comptais jusqu’à dix d’une voix grave.

« Attends, Claire ! Tu comptes trop vite ! », essayait-elle de protester.

Je t’embrasse de loin, petite sœur. Tu l’as senti ?

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