La maison de Bretagne

Marie Sizun · Chapitre 39 sur 44

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La maison de Bretagne

Samedi

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Les mouettes ce matin, réveillées un peu plus tôt que moi, jacassaient déjà. Pourtant il faisait à peine jour quand j’ai repoussé les volets de ma chambre contre le mur. Petite émotion à la pensée que je faisais ce geste pour l’avant-dernière fois. Demain, dans l’excitation du départ, peut-être le ferai-je sans même y penser. Et lundi matin, c’est rue Lecourbe que je me réveillerai, et que j’ouvrirai des volets de fer en accordéon dont je croyais déjà entendre le grincement plaintif dans le vacarme de la circulation.

Ce samedi, la journée tout entière, cette dernière journée, serait dédiée au rangement et au grand ménage commencé la veille et qu’il fallait poursuivre. Et puis j’avais besoin de cette espèce de conversation d’adieu, même temporaire, avec la maison que j’allais quitter.

Je me suis souvenue des jours de ménage avec Armelle. J’allais dire de nos « parties de ménage », car elles étaient rares et prises plus comme un jeu que comme un travail sérieux, ces velléités. Berthe s’était longtemps occupée de tout ; elle y mettait un point d’honneur, et ce n’était pas Anne-Marie qui lui aurait disputé ses prérogatives. Quand au début des vacances nous arrivions, nous étions chez notre grand-mère, et elle entendait que nous restions dans notre rôle d’invitées. C’est assez tardivement que ma sœur et moi avons commencé à l’aider ; je crois que j’avais dix-sept ou dix-huit ans, Armelle douze ou treize, et la vieille dame était déjà assez fatiguée. Plus tard, c’est vrai, le ménage a reposé entièrement sur nous : c’est dire que la maison n’avait plus aussi bel air.

Curieusement, voilà que, occultant les souvenirs sombres que j’avais d’Armelle, et du mauvais rôle que j’avais joué auprès d’elle, c’est de ces séances de ménage si gaies que je me souvenais, quand, coi ées par jeu d’un foulard, nous courions, balai et plumeau à la main, d’une pièce à l’autre en chantant des rengaines. Je me rappelle que nous faisions tellement de bruit, braillant nos chansons, forçant le volume d’un transistor, et traînant avec fracas notre attirail de seaux et balais dans l’escalier, que parfois maman, exaspérée, ouvrant la porte de sa chambre, s’indignait : « Mais en n que se passe-t-il ? Êtes-vous devenues folles ? »

Nous riions. J’entends notre rire et j’ai envie de pleurer au souvenir de tant de bonheur possible et perdu.

J’ai fait le ménage des chambres. Toutes. Celle d’Armelle en particulier. Même si elle ne revient jamais, je l’attendrai. Sa chambre sera là. Pour elle. Quand elle voudra.

J’ai tout nettoyé. À fond. Soigneusement. J’ai passé l’aspirateur partout, m’aplatissant sur le plancher pour traquer la poussière sous les meubles. J’ai nettoyé les vitres, et c’était comme si je rendais un regard à chaque fenêtre, l’ouvrant à la lumière, à la vie.

J’ai dépoussiéré le petit placard du couloir du premier étage, converti depuis longtemps par Anne-Marie en bibliothèque. C’était là qu’autrefois mon père rangeait le matériel de peinture qu’il emportait en vacances. Dès son départ, elle avait rageusement vidé le cagibi de son contenu, pour y installer aussitôt ses livres préférés. Pauvre maman, ce placard aura été comme l’enjeu dérisoire du long duel de son mariage. Mais on ne peut pas dire, malgré les apparences, qu’elle en soit sortie victorieuse.

J’ai fait le tour des pièces du premier étage, pris note de tout ce qui n’allait pas, de tout ce qu’il faudrait changer, à commencer par la chaudière de la salle de bains et tout le sanitaire. Et j’ai fait la liste dans les chambres de ce qu’il fallait jeter, chaises boiteuses, tables bancales, lampes hors d’usage. Et puis, me disais-je dans une espèce de èvre rénovatrice, il faudrait au plus vite arracher ces papiers peints hors d’âge, blanchir ces plafonds grisâtres, repeindre ces boiseries écaillées.

Et les volets, mes chers volets de bois, jadis bleus, ils n’avaient plus de couleur, et leurs lattes commençaient à branler ! Encore une ou deux tempêtes comme celle d’avant-hier, qu’en resterait-il ? L’escalier, il serait bon, tout au moins, d’en repeindre la cage, et pourquoi pas la rampe et les marches et surtout d’y mettre la lumière ! Tu te rappelles, Armelle, un soir de retour tardif dans l’obscurité, ta chute fracassante et notre fou rire ? Quand tu reviendras, au moins il y aura de la lumière !

Tout cela, je voyais bien que c’étaient de vrais travaux. Où en trouverais-je l’argent ? Je n’en avais pas idée, mais, l’argent, ce n’était pas un problème.

C’était moins l’argent qui avait manqué à Anne-Marie – comme à moi-même – pour entretenir cette maison, que l’envie, le désir, le besoin de vivre. Ce que je m’apprêtais à jeter, avec les chaises bancales, et la vieille tapisserie, c’était mon ennui, ma résignation, ce chagrin aussi qui avait empoisonné ma jeunesse, la sienne, la nôtre. Nous avions été malades de ce chagrin, ma mère et moi, toutes les deux, toutes les trois, si l’on pense à Armelle ; encore que, pour elle, le cas était un peu di érent : ma petite sœur ne s’était-elle pas révoltée à sa façon contre ce sommeil mortifère, même si les moyens qu’elle avait trouvés pour le faire n’étaient pas les meilleurs. Mais elle avait ni par s’en sortir. Nous, Anne-Marie et moi, le veuvage nous avait intoxiquées plus durablement. Et nous nous étions complu à instiller ce poison à la maison jusqu’à ce qu’elle en meure. À croire que la détruire, nous détruire était notre désir profond.

Mais à présent je vivais, je vivais, et la maison elle aussi allait vivre !

Je suis entrée dans la chambre de Berthe : nulle appréhension cette fois à ouvrir cette porte, puis la fenêtre et les volets. Là aussi j’ai relevé les cotes, la surface au sol, la largeur de chaque panneau mural, sa hauteur, les dimensions de la fenêtre. C’est là que j’installerais mon atelier, puisqu’il était décidé que ce serait surtout ici que je peindrais, plus qu’à Paris, les ns de semaine, aux vacances. Le lit étroit, je le repousserais contre un mur, celui qui fait face à la fenêtre, de façon à en faire un canapé que je couvrirais de l’un des merveilleux jetés brodés de Berthe. Il me faudrait un chevalet que je placerais à la bonne lumière, ici, à gauche de la fenêtre. Je mettrais contre ce mur une longue planche sur tréteaux pour déposer matériel et croquis. Tout cela déjà tellement vivant dans mon esprit, jusqu’aux détails ! La provision de toiles vierges, je l’aurais là, debout à même le sol, au pied du mur de droite.

Ce projet-là, du moins, me semblait simple. Il ne dépendait que de moi et serait réalisé dès mon retour. Et je n’ai pu m’empêcher de penser que cette petite chambre où s’abritait secrètement, pour moi, le souvenir d’Albert était toute désignée pour devenir l’atelier de sa

lle.

Je me suis tout à coup aperçue qu’il était sept heures ! J’étais épuisée mais tellement surexcitée que je ne sentais pas la fatigue ! Il ne me restait que le temps de me laver les mains et de me changer en vue du dîner avec Yvonne et son ls. Et j’en étais déjà toute gaie. Cela aussi était nouveau : depuis quand m’étais-je autant réjouie à l’idée d’une soirée entre amis ?

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