La maison de Bretagne

Marie Sizun · Chapitre 8 sur 44

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La maison de Bretagne

Le départ de mon…

Le départ de mon père, ce drame, comment l’oublier ? Même si c’était il y a longtemps. En 1980. J’avais dix ans.

Nous étions ici, bien sûr, dans cette maison. Toutes les choses importantes se sont toujours passées l’été, pendant les vacances, dans cette maison. La maison de Bretagne, comme nous disions. Le mois d’août tirait en longueur, en moiteur. La décision de mon père de participer à cette grande exposition de peintres français à Buenos Aires était prise, en fait, depuis des mois. Il avait accepté de partir pour une année : il s’agissait d’une série d’expositions en Amérique du Sud. La chance de sa vie, disait-il, quand, au printemps, il avait commencé de nous en parler. En France il végétait, personne ne reconnaissait sa peinture. Là-bas, on l’attendait ! D’abord à demi-mot, puis clairement, il a ni par nous apprendre son projet. Mais personne n’avait l’air de s’inquiéter. On pensait de toute façon qu’il ne partirait qu’en septembre, à la rentrée, s’il partait. Maman se refusait à cautionner la chose. Elle n’y croyait pas. Pour elle ce n’était qu’une idée en l’air, une fantaisie de plus. « Votre père est fou, disait-elle, il va se ressaisir ! » Elle comptait sur les vacances pour lui faire oublier ses chimères. Lui restait silencieux, étonnamment grave. Au début, elle avait plaisanté, mais avec cet été qui nissait et la date du départ prévu qui approchait, elle ne riait plus. Elle discutait, maintenant. Âprement. Désespérément. Elle criait. Tempêtait. Le jour, la nuit. Le pire, c’était la nuit. Dans le silence, on n’entendait plus que les hurlements de la chambre du fond, les siens, à elle, car mon père, lui, ne disait rien. Ne répondait pas à ses cris, à ses injures, à ses questions passionnées. Et c’était ça, sans doute, qui, elle, l’exaspérait. Enfermées dans nos chambres, nous écoutions, nous imaginions : il est vrai que nous l’avions déjà vue, cette femme habituellement si froide, si maîtresse d’elle-même, se jeter sur son mari comme une folle, au cours d’une dispute, le frapper de coups désordonnés, essayer de le gri er. Alors il l’arrêtait en lui saisissant les poignets et l’écartait violemment. Une fois ou deux, il est arrivé qu’elle retombe malencontreusement sur le sol. « Brute ! criait-elle, tu n’es qu’une brute ! » Je me rappelle sa voix misérable. J’avais honte pour elle. Selon moi tout était de sa faute.

Quelquefois, dans la journée, quand mon père sentait que le ton montait, prévenant l’orage, il nous emmenait, Armelle et moi. Nous partions pour les plages les plus éloignées, ou, par un chemin de traverse, nous gagnions la campagne. Je me souviens, c’était le temps des premières mûres. Armelle riait, toute barbouillée. Elle ne comprenait rien à ce qui se passait à la maison. Je me rappelle le sérieux du visage de mon père, lors de ces promenades improvisées : il a ectait la gaieté, plaisantait, nous faisait rire, mais je voyais bien ce qu’il éprouvait, et je devinais ce qu’il ne pouvait dire. Il savait que je savais, que j’étais avec lui. Nos regards ne mentaient pas.

Grand-mère Berthe assistait à tout cela impuissante, refusant de prendre parti. Elle adorait sa lle, mais elle aimait bien Albert, et comprenait parfaitement ce qui n’allait pas entre eux, ce qui ne pourrait jamais aller entre « ces deux-là », comme elle disait tendrement. Quand une scène commençait, elle nous entraînait dehors. Ou, si c’était le soir, nous mettait au lit après nous avoir fait dîner rapidement. Puis elle s’enfermait elle-même dans sa chambre en se bouchant les oreilles. Jamais elle n’est intervenue entre le mari et la femme. Je l’aurais entendue. Je lui en étais obscurément reconnaissante.

La situation s’est brusquement dénouée.

Je me souviens de chaque instant de ce petit matin où papa, nous prenant par surprise, est parti.

C’était encore la nuit. Il pouvait être quatre heures et demie, cinq heures du matin ? Armelle dormait, bien sûr. De la chambre des parents, on n’entendait plus rien, alors qu’il y avait eu des cris une partie de la nuit. Sans doute ma mère avait-elle ni, épuisée, par sombrer dans le sommeil.

M’attendais-je à quelque chose ? Je ne dormais pas vraiment. Papa est entré dans ma chambre, tout habillé, une petite valise à la main et m’a dit qu’il s’en allait. Tout de suite. Que ça valait mieux. Il prendrait le car de Quimper, puis le train pour Paris d’où il gagnerait Orly. Il avait avancé la date de son départ.

J’ai demandé si je pouvais l’accompagner jusqu’à l’arrêt de car. Il a hésité un instant puis il m’a dit de m’habiller, mais vite, ma chérie, et surtout ne fais pas de bruit.

Nous sommes sortis comme des voleurs. Je me souviens de la lumière hésitante de ce petit matin. Le ciel était bleu marine sur lequel couraient quelques nuées brumeuses. Le village dormait. Tout était silence. Nous marchions mon père et moi, ma main dans la sienne, vers l’arrêt d’autocar, derrière l’église. Un petit groupe attendait là, une colonie de vacances qui s’en retournait à Paris, les vacances nies, avec le premier train. Mon père portait un pantalon de toile et un blouson. Je me le rappelle tellement avec ses cheveux blonds d’éternel adolescent, en désordre sur son col. De trois ans plus jeune que sa femme, il avait alors à peine trente ans. Lui aussi il avait l’air d’un enfant qui s’en va, les vacances nies. Je n’ai pas voulu penser que, peut-être, pour lui, elles commençaient, les vacances, la vraie vie. « Claire, ma chérie, tu ne m’oublieras pas ? a-t-il murmuré en se penchant vers moi. Jamais ? » Lui aussi il m’appelait parfois « ma chérie », comme ma mère à la voix pointue, mais, dans sa bouche à lui, le mot n’était pas le même, je fondais de tendresse quand il le prononçait.

« Jamais ! », j’ai répondu.

C’était mon premier serment et j’entends encore l’altération de ma voix. Nous chuchotions. Autour de nous les enfants de la colonie surexcités par le départ s’agitaient et riaient fort, étrangers à ce que nous vivions.

Mais déjà l’autocar arrivait, dans un grand frémissement de pneumatiques. Mon cœur s’est serré.

« Sauve-toi, ma petite lle, c’est trop triste, cours à la maison ! », m’a dit mon père. Ces mots-là pour toujours dans ma tête. En hâte les gamins s’engou raient bruyamment dans la voiture. Papa m’a serrée dans ses bras, m’a embrassée comme jamais. « Pardonne-moi, ma chérie ! Pardonne-moi ! Un jour tu comprendras… », a-t-il encore dit. Et, comme il était déjà sur le marchepied et me voyait immobile à côté du car, il a crié : « Allez, vas-y, Claire ! Cours à la maison ! Va-t’en ! » C’était presque comme s’il me jetait une pierre, comme à un chien collant, pour que je m’en aille.

À ce moment je suis partie, et c’est alors seulement que, tout en courant vers la maison, j’ai commencé à pleurer.

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