La maison de Bretagne

Marie Sizun · Chapitre 10 sur 44

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La maison de Bretagne

Pourquoi est-ce que je…

Pourquoi est-ce que je me suis mise à évoquer ces moments-là, si douloureux ? Comme si l’ébranlement nerveux de la veille avait mis en marche une mémoire que le temps avait essayé d’endormir. Il avait su que je revienne dans cette maison, et, surtout, qu’il y ait eu le choc dont parlait le jeune journaliste pour que la machine à souvenirs se remette en marche. Non, je n’avais jamais vraiment oublié. C’était là, en moi, profondément ancré.

Et c’est, curieusement, Berthe que je retrouvais à l’instant, au centre de notre vie d’été, spectatrice impuissante du drame qui se jouait, ma chère grand-mère Berthe, avec sa grosse voix calme dans le tumulte de ces journées, Berthe, la seule qui nous rassurait, la seule aussi qui nous parlait depuis toujours de ce qui nous intriguait, la seule qui racontait ce que nous ne savions pas, la seule qui comblait les vides de notre histoire commune. Ainsi le mariage improbable de nos parents, ce qu’elle savait de leur rencontre à Paris dans la folie de 1968 : lui, tout juste arrivé d’Alsace, beau garçon de vingt ans, étudiant aux Beaux-Arts, bohème qui venait de rompre avec sa famille, elle, étudiante rangée, lle d’instituteurs, éternelle bonne élève, qui avait déjà passé son CAPES de lettres et se destinait à l’enseignement. « Comme ils étaient amoureux, tes parents ! me racontait Berthe, si tu avais vu ! » Qui me l’aurait dit sinon elle ? C’était déjà pour moi inimaginable quand j’avais cinq ou six ans. Et plus tard je ne les ai connus qu’en guerre, ou au mieux campant dans l’indi érence.

À quoi ressemblait-elle, Anne-Marie, à vingt ou vingt-cinq ans ? Je n’en sais rien. Je ne me rappelle pas son visage. Et je n’ai jamais trouvé de photo d’elle jeune. Elle avait dû les détruire, comme elle avait détruit après le départ de son mari tout ce qui le lui rappelait, ses tableaux, ses dessins, les vêtements qu’il avait laissés à la maison. D’elle plus âgée, il n’y a pas non plus de photo. Qui les aurait prises ? Albert ne regardait plus sa femme depuis longtemps, pourquoi en aurait-il voulu une image ? Et, nous, plus tard, trop occupées de nous-mêmes pour la voir, nous n’éprouvions certes pas le désir de la photographier.

Est-ce qu’ils s’étaient seulement aimés comme l’assurait Berthe ? Je n’ai pas le moindre souvenir de quelque geste de tendresse entre eux. Ni à Paris, ni dans la maison de Bretagne.

Je n’ai jamais compris ce qui s’était passé, ni leur amour ni leur désamour. Jamais compris le pourquoi – ni même le comment – de la naissance d’Armelle. Pas plus que je n’ai compris la violence du chagrin de ma mère, quand ce mari qu’elle semblait si peu aimer l’a quittée.

Toute enfant, ce n’est pas que je ne n’aimais pas ma mère. Je ne la voyais pas. Je ne la situais que dans une sorte de brouillard. Un corps maternel auquel j’aurais appartenu sans le voir. Une utilité. Elle n’existait pas vraiment par elle-même, ne m’intéressait pas. C’est au sens propre que je ne la percevais pas, que je ne voyais pas sa personne. Je ne voyais que mon père, ne m’adressais qu’à lui ; de même que j’avais le sentiment qu’il n’aimait que moi. Quand il est parti, il a bien fallu que je la découvre, elle. Il n’y avait plus qu’elle. Elle était là. J’ai pris soudain conscience de son physique, de ses traits réguliers mais insigni ants, de son corps sans chaleur, de sa voix plate. Et ce fut pour la détester. Adolescente, j’ai pensé que c’était à cause d’elle que mon père nous avait quittées. Elle ennuyait l’enfant qu’il était. Ne séduisait pas l’homme qu’il avait envie d’être. Elle le tyrannisait. L’écrasait de la supériorité que lui donnait un métier stable et correctement rémunéré. Il était humilié de se voir entretenu par elle, puisque c’est de son salaire à elle que nous vivions. Il n’avait plus de désir pour elle. Et le jour où l’occasion s’est présentée de reprendre sa liberté, il l’a saisie. Comment lui en vouloir ?

C’est donc paradoxalement à ma mère que je ne pardonnais pas. Je la rendais responsable de la blessure que m’avait laissée Albert en partant.

Voilà que je ressasse, comme disait mon ex-ami, ce pauvre Denis, me surprenant à ruminer interminablement mes souvenirs. Marmonnant même parfois à haute voix sans m’en apercevoir, disait-il, des fragments de mes histoires. Ça le faisait rire au début ; en fait, ça l’agaçait. « Tu n’as qu’à écrire, me disait-il, en haussant les épaules, si tout ça t’intéresse tellement. » Cette habitude du ressassement m’avait un peu quittée, ridicule à l’en croire. Je ne suis pas fâchée de la reprendre, maintenant que je suis libre ! Et quel écho ils ont, ici, mes souvenirs !

J’ai alors entendu sonner midi à l’église : une belle sonorité ronde, profonde, que j’avais presque oubliée, et qui exaspérait jour après jour maman : « Ah ces cloches, ces cloches ! gémissait-elle, quand tout cela nira-t-il ? »

Que voulait-elle dire exactement ?

J’ai décidé d’aller déjeuner sur le port. Je n’avais pas vraiment le choix si je voulais manger quelque chose, et j’avais faim : mon dernier repas datait de l’avant-veille ! Et puis, à présent, il m’était indi érent de rencontrer les gens d’ici, connus ou inconnus. Un instant je me suis pourtant demandé si l’on savait ce qui s’était passé la veille au soir boulevard de l’Océan ? Mais non : Le Télégramme ne paraîtrait que demain matin, mardi. Et quand bien même on saurait déjà, cela aussi m’était égal.

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