La maison de Bretagne
J’ai fermé la porte…
J’ai fermé la porte à clé – avec notre vieille clé – et je suis partie vers le port, à trois minutes de la maison. Ma première sortie ! Et si l’inspecteur venait me voir comme il l’avait annoncé ? Il pourrait toujours me joindre sur mon portable. Elle me pesait, l’idée de cette a aire, tant était prégnant en moi le souvenir de la soirée policière, la laideur écrasante de tout cela. Et combien ils étaient anachroniques dans ce contexte, mes souvenirs personnels m’écartelant avec désinvolture entre passé et présent !
Le temps se couvrait, en dépit d’un soleil timide qui passait de moment en moment entre les nuages. L’été était bien ni. Dans les petites rues quelques rares passants, des touristes attardés, un ou deux locaux lant le long des murs, un cabas à la main et je peinais à reconnaître le visage de l’un, la silhouette de l’autre. Soudain au détour d’une ruelle, c’est le port, si familier, qui dans un a ux de lumière entre deux nuages m’est comme apparu… Il était là, le cœur vivant de l’Île. Moi qui, hier encore, redoutais tellement cet a rontement ! Cette sauvagerie, ne la tenais-je pas de ma mère ? Elle répétait haut et fort qu’elle détestait cet endroit, ses cafés et ses restaurants bruyants, la foule qui s’y pressait l’été, les gens qu’elle risquait d’y rencontrer…
Pourtant j’ai le souvenir, quand j’étais très petite, avant la naissance d’Armelle, d’un déjeuner en famille à l’Hôtel du Malamok (devenu ensuite l’Hôtel Moderne), alors le meilleur restaurant de l’Île, entre mes deux parents (souvenir exceptionnel) et grand-mère Berthe. C’était le plein de l’été. Je me rappelle la lumière dorée de ce jour-là. Elle aimait bien, Berthe, nous montrer aux autres, en ce temps-là, pauvre grand-mère Berthe, dire à ceux d’ici : « Regardez, ce sont mes enfants ! » Elle était ère, alors, ère de sa lle, Anne-Marie, cette jeune femme altière, qui avait fait des études, maintenant professeur à Paris, et de son gendre, Albert, ce grand gars dégingandé, souriant, bel homme, peintre de talent, qui allait sûrement réussir. Et elle était heureuse de la jolie petite lle qu’ils lui avaient donnée, cette gamine de trois ans, moi, Claire. Non, il n’y avait pas d’Armelle à cette époque. C’était la paix. L’innocence.
Ce déjeuner, je me le rappelle si bien, tout ensoleillé, face à la mer. Une serveuse souriante était venue prendre la commande. Nous avions mangé en terrasse, sous un parasol à rayures bleues et blanches. Ce détail resté dans la mémoire, attaché à une image de bonheur presque irréelle.
C’est à ce restaurant-là que je voulais aller aujourd’hui – c’était d’ailleurs, semblait-il, le seul ouvert –, mais, cette fois, je m’installerais à l’intérieur. Le temps maussade laissait les terrasses désertes. Sur le port vide, deux enfants à vélo tournaient en rond silencieusement, traçant de lentes ellipses. Tout au bout du môle écrasé de nuages de plus en plus sombres, on apercevait la silhouette solitaire d’un homme accoudé à la rambarde.
La personne qui m’a présenté le menu, je ne la connaissais pas. J’ai pensé que l’aimable serveuse d’autrefois avait dû prendre sa retraite. Je me rappelais son prénom, Marguerite, et son parler très doux, au fort accent d’ici. Je me suis souvenue combien elle avait été prévenante pour nous, quand quelques années plus tard, nous étions revenues seules, Berthe, moi et Armelle, après le départ de mon père. Anne-Marie avait refusé de nous accompagner. Je me rappelle ce repas mélancolique, si di érent de l’autre, que seule égayait un peu la gentillesse de cette femme.
Que de choses s’étaient passées pour nous entre ces deux déjeuners à ce même hôtel !
Est-ce que j’avais conscience de la dégradation du ménage que formaient mes parents ? De l’aggravation de leur mésentente ? Je crois que je ne les voyais pas en tant que couple. Qu’ils ne s’entendissent pas, elle austère, sévère, méticuleuse jusqu’à la manie ; lui, désordonné, généreux, imprévoyant, c’était sans doute une évidence pour tout le monde. Mais moi, trop jeune, inconsciente, occupée par le bonheur égoïste que me donnait l’adoration de mon père, je ne l’ai compris qu’à la n. De même que je n’avais pas idée de nos problèmes matériels : mon père ne gagnait rien avec ses tableaux, il ne vendait pour ainsi dire pas ; nous n’avions pour vivre que le traitement de professeur de collège de ma mère : quand le loyer de l’appartement de la rue Lecourbe (trois petites pièces sur cour) était payé et celui du modeste atelier d’Albert, rue de Vaugirard, les ns de mois étaient di ciles. La naissance non désirée de la petite Armelle n’avait pas arrangé les choses. Et les derniers mois, avec le drame qu’avait entraîné l’annonce du projet de départ d’Albert, avaient été un enfer pour tout le monde, en particulier dans la maison du boulevard de l’Océan, où les tensions étaient toujours exacerbées entre le mari et la femme, livrés l’un à l’autre sans la diversion de leurs activités professionnelles.
Berthe avait vite compris ce qui se passait et ce qui allait arriver. « Que veux-tu, ma chérie, m’a-t-elle dit plus tard, quand on eut compris qu’Albert ne reviendrait pas, ton père et ta mère, c’était le jour et la nuit : ça ne pouvait pas marcher ! » Pauvre Berthe ! Elle qui avait été si heureuse avec son Étienne, comment aurait-elle compris ce mariage de fous ?
Pendant que je déjeunais, un couple de personnes âgées s’est installé à deux tables de la mienne. Le reste de la salle était vide. J’étais si perdue dans mes pensées que je n’ai pas tout de suite fait attention à eux. Ce que j’avais remarqué, en revanche, c’est que la décoration de la salle avait complètement changé. Je me souvenais sur le mur du fond d’une grande fresque représentant des bateaux et des vagues, il y avait même, je crois, quelques sirènes. On ne voyait plus maintenant qu’un mur blanc et les tables en bois avaient été remplacées par des tables en formica couvertes de nappes en papier.
Je me suis soudain aperçue que mes voisins de table me regardaient avec insistance et semblaient se concerter à mon sujet.
« Ça a bien changé ici, hein, pas vrai ? » m’a tout à coup demandé sans façon le mari, depuis sa place, avec un gentil sourire, comme s’il me prenait à témoin.
Surprise, j’ai vaguement acquiescé.
« Vous connaissez l’Île, on dirait ? a-t-il poursuivi. Ma femme se demandait, à vous regarder, si vous n’étiez pas la petite à Berthe, du boulevard de l’Océan… Mais, dame, ça fait des années… C’est qu’elle la connaissait bien, Berthe, ma femme ! Même qu’il y a un banc à côté de chez vous où, des fois, elles s’asseyaient pour causer ensemble. »
J’ai sursauté, surprise, émue. « Oui, c’est bien moi », ai-je dit en souriant. Et je ne sais comment, était-ce la formule employée, la petite à Berthe, qui me parlait tant ? Le surgissement inattendu d’un prénom si cher, mes yeux se sont remplis de larmes. La voix un peu rauque de Berthe, la douceur de son regard, sa main cherchant ma main d’enfant, brusquement tout était là.
« Ah ! s’est écriée la dame, désolée, on ne voulait pas vous faire de peine…
— Excusez-moi, ai-je dit. Je dois être un peu fatiguée… Il y a longtemps que ma grand-mère est morte… Mais je l’aimais tellement !
— Il n’y a pas de mal, c’est bien naturel… », a fait l’homme en souriant.
Avais-je marqué dans ma réponse quelque brièveté pour échapper à l’émotion ? J’ai senti chez mes voisins comme une gêne. Ils ont repris leur conversation entre eux à mi-voix.
On m’avait apporté le plat que j’avais demandé. J’ai mangé très vite, comme pressée d’en nir, sans plus regarder personne.
Il n’était pas question que je m’attarde. Sans attendre le dessert, je me suis levée ; j’irais payer à la caisse. J’ai salué mes voisins d’un petit geste. Ils me regardaient, un peu surpris, je crois, l’air pensif. Bien sûr, me suis-je dit, ces gens-là savent tout. Ils savent l’abandon de mon père, les folies de ma mère. Les errances de ma sœur. Ils la connaissent, notre lamentable histoire.
Mais ce n’est pas grave, ce ne sont pas de méchantes personnes, me dis-je en sortant pour me calmer. J’étais contente qu’ils aient connu ma grand-mère. Qu’ils l’aient estimée. Car pour eux, à coup sûr, Berthe était une femme sans histoires, elle.
Oui, j’étais la petite- lle de Berthe, et j’aurais voulu l’être encore, la petite à Berthe. Quel bien ça m’avait fait de la retrouver ici, ma grand-mère !
J’ai regretté la manière dont j’avais quitté la salle. Mes voisins avaient sans doute pris ça pour de l’arrogance.
Dehors, j’ai voulu marcher, aller jusqu’au bout du môle où, maintenant, il n’y avait plus personne. La lumière avait baissé. Sous le ciel gris-bleu d’orage, la mer avait pris une belle, profonde et riche couleur d’huître, et de petites vagues blanches couraient en surface.
C’était précisément le temps qu’aimait mon père. « Un temps à peindre ! », aurait-il dit. Et, l’espace d’un instant, j’ai entendu sa voix. Comme s’il me le suggérait, j’ai eu violemment envie de peindre, moi aussi, de retrouver les couleurs qu’il aimait, celles de ses tableaux, et qui étaient là, sous mes yeux, de leur donner à mon tour force et élan sur une toile blanche.
Était-ce d’avoir rencontré ces personnes qui avaient si heureusement pour moi évoqué Berthe : j’avais presque oublié ma sinistre soirée de la veille. Par quelle légèreté ? Était-ce aussi l’e et de ma brève promenade ? Ou le bonheur de la voix de mon père revenue en moi ? Pour la première fois depuis mon arrivée, et peut-être même depuis beaucoup plus longtemps, j’ai eu l’impression de mieux respirer.
Il y avait peut-être ici quelque chose de magique.
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