La maison de Bretagne
Plutôt que d’aller dormir…
Plutôt que d’aller dormir dans l’une des trois chambres du premier – celles des lles, ou la grande chambre de ma mère, encore trop vivantes pour moi, trop pleines d’images et du souvenir des voix –, j’ai décidé de m’installer dans une petite pièce du bas, adjacente à la salle, autrefois sans doute dévolue comme chambre à une servante, puis investie par ma grand-mère après le mariage de sa lle, et cela dé nitivement, même après le départ de son gendre. La vieille dame assurait modestement qu’avec ses mauvaises jambes le rez-de-chaussée lui convenait mieux.
Non, je n’avais pas envie d’habiter le premier étage, de retrouver ma chambre d’enfant, de jeune lle, puis de quasi vieille lle, ni celle d’Armelle, surtout pas celle d’Armelle. Ni même d’ouvrir la porte de la chambre de ma mère, autrefois chambre conjugale. Ce lieu inquiétant, théâtre des scènes de mes parents, et, plus tard, du désespoir de l’abandonnée. Non, de tout cela je ne voulais plus.
Au rez-de-chaussée, la petite chambre de ma grand-mère, à demi débarras depuis sa mort, c’était tout ce qu’il me fallait. Je ne venais pas en villégiature : plus vite je serais repartie, mieux ça vaudrait.
Jamais, autrefois, je n’avais dormi là. C’est peut-être pour ça qu’aujourd’hui j’y élisais domicile, un peu comme on va à l’hôtel. La fenêtre aux volets fermés laissait ltrer entre ses lamelles une lumière plus qu’incertaine. Pourtant, d’un coup d’œil, j’ai retrouvé l’ensemble familier : au fond, un lit étroit, presque un lit d’enfant, deux chaises, une étroite armoire en sapin, une petite table sous la fenêtre, c’était tout le mobilier. De ma grand-mère ne demeurait aucune trace : à sa mort, maman avait donné presque tous ses e ets personnels. Les quelques objets restés là, c’est moi qui, au moment de la mise en location de la maison, sachant que je ne reviendrais pas, avais demandé par téléphone à l’agent immobilier de les déposer dans la grosse armoire de la salle du bas. Si bien que la petite chambre était vraiment aussi anonyme qu’une chambre d’hôtel.
J’ai déposé ma valise sur le plancher. La pièce était maintenant à demi obscure et j’ai pensé que ce soir, pour me coucher, en rentrant du port où j’irais manger quelque chose, j’aurais besoin de lumière. Le courant avait été coupé. Mais où était donc le compteur électrique ? Dans le couloir, bien sûr, sur la gauche en sortant de la chambre ! Avec le temps, j’avais presque oublié. C’est la dernière pensée logique qui me soit venue.
Je gagnais la porte, quand, je ne sais pourquoi, je me suis retournée. Quelque chose avait attiré mon attention. Quelque chose d’anormal, là-bas, dans l’ombre, sur le lit. Une forme. Je me suis un peu avancée. À demi dissimulé sous une couverture, il y avait quelqu’un.
Mon cœur a bondi.
Oui, il y avait quelqu’un. Quelqu’un d’allongé, immobile. Quelqu’un de grand, de jeune, dont on ne voyait, dépassant de la couverture, que les cheveux très blonds, en courtes mèches désordonnées.
Sursaut, frisson de tout mon être.
Folie.
Aucune pensée. Rien. Mais, fulgurante, la certitude que mon père était revenu. Que cet homme étendu là, c’était lui, rentré à la maison après tout ce temps. Combien de fois, enfant, je l’avais fait ce rêve, que mon merveilleux père était de retour ? Joie folle, et puis je me réveillais, en sueur, comprenant que j’avais rêvé.
Et là, un instant, ce bonheur insensé : c’était le vieux rêve que je revivais, intact. Éphémère fantasme – pour rien, ces cheveux blonds en désordre, cette haute taille – vite écarté par la raison : ce père jamais retrouvé, il était mort depuis plus de trente ans, je le savais bien, j’avais de mes yeux lu son acte de décès. Mais si absurde qu’elle fût, l’espace d’une seconde, venue du plus secret de moi-même, l’émotion m’avait envahie.
Bouleversée, je me suis approchée du lit. Même à l’insu sante lumière je pouvais voir maintenant que le jeune homme étendu là, apparemment endormi, m’était inconnu. Et qu’il était mort. Car j’ai avancé une main, touché un bras, froid et raide. Les traits du visage aux yeux heureusement fermés étaient gés. J’ai été prise alors d’une espèce de tremblement nerveux.
Je ne sais ce qui l’emportait en moi de l’e roi ou du dégoût. Oui, plus encore que la surprise qui me laissait le cœur battant, ce que j’éprouvais, c’était une réaction instinctive, animale, de répulsion devant un cadavre. Mais troublée, agitée par la tendresse persistante de mon erreur initiale : car le véritable choc, c’était cette folie d’avoir cru un instant que mon père était revenu.
Que faire ? Qui appeler ? Ici je n’avais jamais connu grand monde, mais il était certain qu’à présent je ne connaissais plus personne. Les maisons voisines, quand j’étais descendue de voiture, m’avaient paru fermées. Aller sur le port demander de l’aide ? Je m’en sentais incapable. Je ne savais que rester là, dans ce frisson nerveux, assise sur la chaise qui se trouvait à côté du lit, hébétée. Et que cela se passe dans cette maison, pour moi liée à tant de choses, ajoutait obscurément à mon trouble : c’était comme si tout le passé se rassemblait d’étonnante façon. Comme si l’événement de ce soir en était l’accomplissement.
J’essayais de penser dans un sursaut de raison à ce qu’il faudrait faire, ne pas faire : ne toucher à rien, appeler la police. Le souvenir des lms policiers que j’avais pu voir à la télévision – que de soirées solitaires à Paris devant le petit écran – me donnait ces injonctions sans que mon esprit conscient réagisse, tant j’étais abasourdie. Et le plus extraordinaire, c’était que, malgré moi, le souvenir si bizarrement ressurgi de mon père persistait, douloureux et tendre. Absurde, incompréhensible, mais certain.
De toute façon, me répétais-je stupidement, je ne peux rien faire, car il n’y a pas de police sur l’Île, surtout un dimanche ! C’est à cette idée absurde que je m’étais arrêtée, comme imbécile, presque satisfaite de ne pas avoir à bouger, quand je me suis rappelé que j’avais un téléphone portable dans ma poche.
J’ai formé dans l’émotion le numéro que je savais de façon plus ou moins consciente être celui de la police, le 17, grâce à mon expérience des séries policières. J’ai raconté d’une voix incertaine ce qui m’arrivait. On m’a branchée sur la gendarmerie la plus proche : celle de Pont-l’Abbé. J’ai de nouveau produit un récit dont j’entendais moi-même la faiblesse, l’incohérence. Une voix bourrue m’a ordonné de « ne pas quitter ». J’ai attendu, toujours assise à côté du mort. Je tremblais maintenant de tout le corps.
Peu à peu ce qui avait trait à ma vie personnelle – ou plutôt mon absence de vie personnelle à Paris –, à mes soucis ou mes chagrins d’ordres divers, avait curieusement disparu, balayé par l’urgence de la situation, la présence étrange de cet inconnu mort, là, près de moi. Je n’existais plus, ni même la maison où je me trouvais. Je n’étais pas vraiment là. J’étais comme absente, un téléphone à la main, à côté d’un cadavre.
Au bout d’un moment qui m’a paru long, quelqu’un s’est présenté au bout du l. On m’a fermement recommandé, comme au cinéma, de ne toucher à rien, que les gendarmes allaient arriver. On m’a fait préciser l’endroit où je me trouvais, donner l’adresse exacte, décliner mon identité. On serait là d’ici vingt minutes. J’ai remercié, éperdue de reconnaissance. On allait s’occuper de moi. J’avais huit ans.
C’était la première fois que j’étais confrontée à ce que je pouvais supposer être un crime. Et même que je me trouvais en présence d’un mort qui ne fût pas un être familier, aimé ; ma mère ou ma grand-mère, devant le corps desquelles si j’avais ressenti à travers mon chagrin, une certaine peur devant l’inconnu, l’a ection interdisait la répulsion à leur égard.
À la lumière de mon portable, j’ai osé regarder le mort. Il pouvait avoir vingt-cinq ans. Peut-être moins. Ni beau ni laid. Banal. Les cheveux blonds, mi-longs dans la nuque, courts sur le front. Comme il était jeune ! Comme il était pâle ! On ne voyait pas de quoi il avait pu mourir, il n’y avait pas de sang, ni de marques de violence sur son visage. Il était vêtu d’un léger blouson beige, banal, peu coûteux, non plus que ses chaussures, des baskets blanches, usées. Un jean noir, un tee-shirt noir. Son élégance, c’était ses cheveux blonds, leur désordre.
Qui était-ce ? Que faisait-il là ? Comment était-il entré dans la maison ? Et quand était-il mort ? C’était un mort innocent, propre, sans odeur. Quand était-ce arrivé ? Hier ? Aujourd’hui ? Et comment ? S’agissait-il d’un crime ? D’un suicide ? D’un accident ?
Impossible de maîtriser le tremblement nerveux qui m’agitait. Quelle histoire idiote, me répétais-je, rendue comme idiote moi-même. J’aurais pu aller attendre les gendarmes dans la grande pièce, mais l’idée de bouger m’était étrangère. J’étais là, paralysée, en proie à une espèce de fascination devant ce qui m’arrivait.
Quand, sans doute peu après, mais je n’en suis pas sûre tant j’étais déconnectée du réel, les gendarmes sont arrivés devant la maison dans un concert de sirènes – et l’éblouissement de gyrophares bleus, qui ont brusquement zébré la petite chambre, à travers les lattes des volets –, j’ai eu l’impression de revenir à la réalité.
Je me suis levée pour ouvrir la porte. En passant, j’ai tâtonné dans le couloir pour trouver le compteur et donner de la lumière. La police aurait trouvé bizarre que je sois restée dans l’obscurité. J’ai pensé dans un sursaut que je réagissais déjà en coupable. Après tout, qu’est-ce qui prouvait que je ne l’avais pas tué, cet homme ?
À ma montre, j’ai vu qu’il était déjà presque vingt et une heures.
OceanofPDF.com