La maison de Bretagne
François Brun n’est arrivé…
François Brun n’est arrivé qu’en début de soirée. « Excusez-moi,
t-il en entrant, j’ai dû régler un problème inattendu. » Je
commençais à m’habituer à sa fallacieuse courtoisie. Mais il semblait plus détendu qu’à l’ordinaire. Il m’expliqua, après m’avoir invitée à la discrétion, que son enquête avait beaucoup progressé ; il avait cependant encore quelques points à voir avec moi.
« Dites-moi, madame Werner, vous ne les voyez jamais, vos locataires ? Ceux de cet été, vous ne les connaissiez pas ? me demanda-t-il en se carrant dans le fauteuil de maman.
— Mais non, pas du tout… C’est l’agent immobilier qui les recrute. Moi je ne m’occupe de rien.
— Eh bien, c’est dommage, on a quelquefois de mauvaises surprises. C’est en cherchant qui pouvait avoir les clés de votre maison, puisqu’il n’y a pas eu e raction, que nous avons consulté le
chier de votre agence – au fait, il n’est pas aimable, votre agent, et
il n’a pas l’air de vous porter dans son cœur ! – vos derniers locataires, une famille de Quimper, des gens apparemment corrects, le père instituteur, la mère secrétaire de mairie. Mais voilà ! Leur
lle, une étudiante de dix-huit ans, avait fait faire en août dernier, à
l’insu de ses parents, un double de la clé de la maison où elle passait ses vacances avec eux. Elle l’avait gardé, et trouvait commode, depuis septembre, de rencontrer clandestinement son petit ami, la nuit, dans cette demeure inhabitée. Lui, un drogué notoire, comme je vous l’ai dit, l’avait initiée à ses pratiques. Un peu plus âgé qu’elle, mais pas tellement : vingt-trois ans. Il y a eu un accident, overdose, mauvais produit, absorption simultanée d’alcool : le cœur a lâché, mort instantanée, d’après l’autopsie. La gamine s’est a olée ; elle a lé. Et vous, dimanche soir, vous arriviez. »
Depuis que le policier avait évoqué la jeune lle, je me taisais, bouleversée par ce retour inattendu des choses. Chacune de ses paroles résonnait en moi comme il ne pouvait l’imaginer. C’était ma petite sœur de dix-sept ans, droguée, paumée, que je voyais entrer, cette nuit-là, dans notre maison avec son ami. Elle que je regardais assister angoissée à la mort de ce garçon. Puis, dans la panique, prendre la fuite. Elle dont je reconnaissais la pâleur, les traits crispés par la peur. Tout cela était en moi, vivant, et me torturait.
« Vous voyez, ce n’était qu’une a aire sordide, comme il en arrive souvent, un vilain accident, mais banal, concluait l’inspecteur qui ne me quittait pas des yeux, et se méprenait sans doute sur le fond de mon émotion. Il ne faut pas que ça vous impressionne comme ça. Des histoires de ce genre, nous en voyons tous les jours ici. Il n’y a pas qu’à Saint-Denis, vous savez, que ces choses se passent ! Si je vous disais ce que, chaque année, et ici même… Le nombre de seringues usagées qu’on retrouve au matin dans les venelles, sur la plage… Mais vous le savez, je crois ? »
Rêvais-je ? Il avait eu en me regardant un petit sourire. Je me suis gardée de répondre à ce qui n’était pas une question. Bien sûr qu’il avait eu connaissance des problèmes de ma sœur. De la brève enquête qui avait été faite sur elle et ses amis drogués de la région… Qu’il savait tout.
Mais pouvait-il imaginer que moi-même, un instant in me, j’avais cru l’incroyable : que tu étais revenue, Armelle, que tu étais mêlée à cette a aire ? Mais non, je perdais la tête.
Très calme, et peut-être assez satisfait de lui-même, François Brun avait tiré un cigarillo de son paquet, et après un geste purement formel pour quêter mon assentiment, aspirait déjà une bou ée de fumée.
« En tout cas, reprit-il, pour ce qui vous concerne, vous n’avez plus rien à craindre. Cette lle de Quimper, vous ne la connaissiez pas ; elle ne vous est rien. Elle a d’ailleurs reconnu les faits. Nous venons de l’arrêter. Consommation de substances illicites et non-assistance à personne en danger. Tout ce que nous vous demanderons, ce sera d’être présente, à titre de témoin, à la reconstitution des faits, si cela s’avère nécessaire. Vous comprenez, maintenant, pour vous, c’est ce délit de recel plutôt particulier qu’il s’agit de tirer au clair, juste parce qu’il s’agit de votre maison !
— Et quand, monsieur l’inspecteur, aurait-elle lieu, cette reconstitution ? » ai-je murmuré.
Je me sentais mal. Depuis que le policier était là, assis dans son fauteuil, et avait commencé à parler, j’étais restée debout, gée par ses paroles.
« Quand ? En admettant qu’elle ait lieu… Il ne s’agit pas d’une a aire capitale. Tout va dépendre du juge d’instruction. Vous êtes pressée ?
— C’est que je devais en principe reprendre mon travail lundi, à Paris… Mon congé se termine…
— Je vais voir ce que je peux faire… Nous sommes mercredi… Je crains qu’il ne vous faille rester un peu plus longtemps parmi nous. Ou revenir ? » t-il non sans quelque malice. On aurait dit que tout cela, d’une certaine façon, l’amusait.
Désinvolte, il reprit son blouson de daim, déposé sans façon sur la table, me tendit aimablement la main et se dirigea vers la sortie.
Je n’ai pas eu la force de l’accompagner.
La porte s’est refermée derrière lui.
Comme le soir où tout avait commencé, je m’étais mise à trembler nerveusement. L’image de la jeune lle droguée ne me quittait pas. Ainsi, Armelle, petite sœur, tu étais revenue à ta façon. Sans crier gare. Par-delà les années.
C’était cela que cette n de journée me réservait. Après l’étonnante rencontre avec ma mère.
Mais, au fond, n’était-ce pas la même histoire ? Dont je n’avais pas encore compris la continuité… Avec moi dans le rôle du témoin aveugle. Pour ne pas dire celui de l’accusée.
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