La maison de Bretagne

Marie Sizun · Chapitre 25 sur 44

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La maison de Bretagne

Quand je suis arrivée…

Quand je suis arrivée rue des Dentellières, il était à peine un peu plus de quatorze heures. J’ai tout de suite reconnu la petite maison d’Yvonne, la deuxième sur la gauche, un peu en retrait, m’avait dit Julien. Au temps de nos jeux d’enfants, c’était là que parfois nous nous cachions, Armelle et moi, derrière le linge suspendu à une corde qui enjambait le jardin. Aujourd’hui aussi la lessive séchait au soleil. Ça sentait la lavande et le frais quand je suis passée entre deux draps.

Chez Yvonne, comme chez nous, on agitait une petite cloche accrochée au montant de la porte pour sonner. Mais, intimidée, j’ai entendu comme étrangère la musique familière.

Bien sûr que je la connaissais de vue, Yvonne, je l’avais croisée cent fois dans sa rue et dans le quartier : quand elle m’a ouvert, son visage ridé et tanné par le soleil m’est tout de suite revenu, et sa silhouette ronde. Si elle avait vieilli, notre relation était trop peu personnelle pour que je m’en rende vraiment compte. Pour moi, elle n’avait pas changé. Elle portait, comme alors, cette sorte de tablier à

eurettes, boutonné devant, qui était, à une époque, l’uniforme des

ménagères. Quand, d’emblée, elle m’a saluée par mon prénom, j’ai été surprise, mais aussi, on ne sait comment, rassurée. « Bonjour, Claire ! », s’est-elle exclamée. Sa voix, d’abord, si douce, on n’entendait que ça. Mais elle continuait : « Je vous espérais. C’est si gentil d’être venue ! Julien m’a dit que vous étiez là et ce qui était arrivé dans la maison. Quelle émotion pour vous ! » En même temps, elle avait posé la main sur mon bras et me regardait dans les yeux. Puis, gaiement : « Mais laissons cela, n’est-ce pas ? Ça me fait tellement plaisir de vous voir ! Après tout ce temps ! J’ai vite dit à Julien de vous demander de venir ! Vous savez, c’est comme si je revoyais votre maman… », me dit-elle tout en m’entraînant doucement à l’intérieur. Et moi qui, en arrivant, avais la gorge serrée, je me suis sentie apaisée. Il avait su d’un geste, d’un regard.

On entrait de plain-pied dans la cuisine. Du café était gardé au chaud sur la cuisinière dans une haute cafetière d’aluminium. Yvonne m’a proposé d’en prendre une tasse avec elle et j’ai accepté avec plaisir. Il avait le parfum de celui de Berthe.

« Si je vous appelle Claire, s’est-elle tout de suite excusée, vous avez dû me trouver de l’audace, c’est que je vous connais de quand vous étiez petite : je vous observais, vous et votre sœur, quand vous couriez par ici… Allez, je me souviens bien ! Mais avec les années, vous ne veniez plus de ce côté et je ne savais plus rien de vous. Ce n’est que plus tard, avec tout ce que madame Werner me racontait, que j’ai appris à vous connaître : elle parlait tellement de vous, la pauvre ! Elle aimait bien Armelle, mais c’était vous la préférée ! »

Gênée, j’ai dû avoir un geste de protestation, auquel Yvonne n’a pas pris garde, continuant sur sa lancée : « Que voulez-vous, elle me disait tout, votre mère, ces deux années où vous n’étiez pas là. Il n’y a pas de honte. Elle était seule, elle avait besoin de s’exprimer, de raconter ! Tellement seule dans sa grande maison… Il vous a dit, Julien, comment nous nous sommes connues ? Elle avait demandé à la mairie une femme de ménage – elle ne s’en sortait pas, dans l’état où elle était, toute mangée d’une arthrose qui la faisait boiter et lui paralysait les doigts, et si fatiguée ! Là-bas, on lui a donné mon nom, et elle est venue me trouver. Elle avait bien changé ! Quand elle est arrivée, si désemparée et simple, si di érente de la dame que je voyais passer autrefois, droite et digne, un peu bêcheuse, j’ai été saisie, mais je l’ai tout de suite aimée. Si vous aviez vu son sourire quand elle l’a compris… »

D’un mouvement maladroit, j’ai reposé un peu brusquement ma tasse sur la table.

Elle entreprit alors de me raconter comment elles étaient devenues amies, elle la femme de ménage et sa patronne professeure. Yvonne se rendait tous les jours à la maison du boulevard de l’Océan pour faire le travail nécessaire, et ma mère, curieusement, restait là, à la regarder faire, et elles parlaient, de tout et de rien ; et bientôt d’elles-mêmes, de leurs vies. Quelquefois, quand elle avait un moment, Yvonne allait là-bas pour le seul plaisir de parler. Ou bien c’était ma mère qui venait rue des Dentellières. Elles s’étaient tout de suite comprises et appréciées en dépit du fossé culturel et social qui aurait pu les séparer. Elles s’étaient, comme on dit, rencontrées : toutes les deux avaient été déçues par la vie. Ce qui était arrivé à Yvonne n’était pas un secret – ici tout le monde savait que, non mariée, elle était tombée enceinte à plus de quarante ans et avait été abandonnée par l’homme qu’elle aimait –, mais c’était resté un silence. On n’en parlait pas. Comment ma mère et elle, ces deux taiseuses, en étaient venues à se faire les con dences les plus intimes, Yvonne en était encore étonnée. « Pourtant ça s’est fait tout seul, me dit-elle, tout naturellement. Je lui ai raconté des choses que je n’avais jamais dites à personne, pas même à mon

ls… »

Comme elle évoquait le jeune homme, je l’ai interrompue un peu abruptement pour lui dire tout le bien que je pensais de lui. Elle a eu alors cette expression de erté que j’aurais bien voulu lire un jour dans les yeux de ma mère. « Oui, c’est un gentil gars, a-t-elle fait modestement. Madame Werner le disait aussi… »

Mais ce n’était pas de Julien qu’elle entendait me parler. C’était de ma mère. C’est moi qui avais détourné la conversation. Peut-être pour reculer le moment d’entendre ce qui me ferait mal ?

Elle me resservait du café. Je voyais bien qu’elle voulait parler.

Elle s’était cette fois assise plus près de moi. Sa voix avait baissé d’un ton quand elle a nalement repris la parole.

« Vous savez, Claire, la grande a aire de la vie de votre mère, c’était l’amour de son mari. Et lui, il n’a rien compris. Il était comme absent. Il ne s’occupait que de sa peinture. Un peu de ses lles, vous surtout, mais de sa femme pas du tout. De ce qu’elle était. De ce qu’elle espérait… Vous saviez qu’elle écrivait, votre maman ?

— Maman ? Écrire ? Jamais ! Non, je ne savais pas… » J’étais stupéfaite, et comme gênée.

« Il se moquait d’elle, paraît-il, lui répétait qu’elle ne comprenait rien aux choses de l’art, qu’elle n’était pas une artiste, qu’elle n’avait aucun talent, que jamais un éditeur ne publierait ses textes… »

Yvonne semblait avoir encore dans l’oreille les con dences de ma mère. Tout cela sonnait vrai. Mais aurais-je jamais soupçonné ce qu’elle m’apprenait ? En revanche, je me rappelais la dureté des remarques d’Anne-Marie sur les toiles de mon père, le caractère acéré de ses critiques, ses remarques amères sur le maigre béné ce de sa peinture. Car elle, du moins, n’hésitait pas à les faire à haute voix. Mais d’Albert, je n’avais jamais entendu un mot concernant des écrits de sa femme.

« Et pourtant, reprenait mon hôtesse, malgré ce qu’il lui faisait supporter, quel désespoir quand il est parti… ! Elle m’a bien raconté, vous savez. Elle aurait tout fait pour essayer de le garder quand il en était temps. Tout. N’importe quoi. »

N’avait-elle pas imperceptiblement rougi ? Je retenais mon sou e : allais-je apprendre encore quelque chose de nouveau ? Mais non. Une légère hésitation, et déjà Yvonne poursuivait.

« Le malheur de votre mère, vous savez, c’était la solitude. C’est pour ça qu’elle m’a parlé. Avec toutes ces années où elle n’avait personne à qui se con er, ici en particulier : sa mère, une bonne personne, mais qui vivait dans son monde à elle. Vous, des petites innocentes. Autour, l’indi érence de ses voisines chic du boulevard de l’Océan… Et sinon, des gens simples comme moi, qui n’auraient pas osé l’approcher, ou des vieilles femmes assises sur les bancs avec lesquelles elle n’aurait pas songé à engager la conversation. Pourtant même mon ls, alors tout jeune, avait remarqué la tristesse de cette dame qui allait toujours se promener seule côté rivière… Moi, dans ce temps-là, je ne voyais rien. On ne se connaissait pas. Et puis ça ne me regardait pas. Quand votre père était parti, ça s’était su dans le village, mais on n’avait pas fait de commentaires, les Parisiens, on les ignorait. À part Berthe, mais Berthe, c’était spécial : elle s’était installée ici, même si elle n’était pas de l’Île, elle était comme d’ici, et gentille ; on ne voulait pas l’embêter avec des questions.

» C’est seulement après, des années plus tard, quand votre maman est venue ici toute seule, sans vous, et m’a parlé, que j’ai compris ce qu’elle avait traversé. Des images revenaient à ma mémoire de cette grande femme solitaire qui passait devant chez moi, que j’apercevais parfois marchant seule sur la grève ; et tout s’éclairait. Sa tristesse, je la comprenais, maintenant que je connaissais ses secrets… »

Yvonne s’est tue un moment. Moi, je scrutais son silence.

Puis elle se reprit, en me disant avec ses mots à elle, maladroits et touchants, le plaisir qu’elle avait à entendre ma mère parler. « Elle avait une drôle de voix, votre maman, vous vous rappelez, Claire ? Une voix un peu basse, mais en même temps si nette, et elle racontait tellement bien ! On voyait, on entendait chaque détail de la situation qu’elle évoquait ! Il paraît que je l’écoutais bien, et que ça lui faisait plaisir de me parler. Un jour elle m’a dit : “Ah Yvonne ! Si seulement je pouvais parler avec mes lles comme je le fais avec vous !” »

J’ai tressailli. Et j’ai senti les larmes me monter aux yeux. Mais déjà une main s’était posée sur la mienne, chaude, a ectueuse, étonnante, sans que je songe à m’écarter.

Je pleurais, je crois. Yvonne avait passé son bras autour de mes épaules, me serrait contre elle, et je me laissais faire, comme une enfant. Un peu comme au commissariat, dans l’e roi de ce qui m’arrivait, j’avais eu huit ans. Mais là, dans la cuisine d’Yvonne, c’était une douceur toute maternelle qui m’envahissait.

Yvonne me parlait-elle ? « Allons, ne pleurez pas, Claire, votre maman vous aimait tellement ! Elle vous comprenait, savez-vous ? Non, vous ne savez pas ? Elle disait que vous étiez compliquée, mais que, telle que vous étiez, elle vous comprenait et vous aimait… Je n’aurais pas dû vous raconter tout ça ! Vous voilà toute remuée ! »

Quelle jolie voix lente et douce, elle avait, Yvonne, marquée ici et là d’une belle intonation bretonne ! Et que c’était bon de l’entendre et de sentir contre moi sa chaleur protectrice !

Mais quelle heure était-il ? J’ai pensé qu’il était temps que je m’en aille. Je me rappelais comme dans un songe que le policier devait venir. À cinq heures ? Je me suis levée. J’ai encore serré Yvonne dans mes bras en l’embrassant, et, sans pouvoir ajouter un mot, je suis partie.

Quand je suis arrivée à la maison, j’étais aussi fatiguée que si j’avais fait une longue marche.

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