La maison de Bretagne
Dimanche
OceanofPDF.com
Ce nouveau matin, on était dimanche. Il fallait partir.
J’ai refermé tous les volets de la maison, un par un, soigneusement, avec tendresse. Les volets des chambres ; ceux de la grande pièce du bas ; ceux de la petite chambre de Berthe, mon futur atelier. Tout était maintenant rendu au silence et à l’obscurité. Laissé à l’attente de mon retour. Ma petite valise à la main, j’ai bien refermé la porte de la rue derrière moi, et, du trottoir, j’ai jeté un dernier regard à l’alignement des volets clos, les miens, ceux des voisins. En ce dimanche matin, il n’y avait personne, boulevard de l’Océan. Les estivants, c’est vrai, étaient partis depuis longtemps. Mais, perché sur le muret de la plage, un goéland immobile m’a regardée attentivement de son œil rond monter dans ma voiture.
C’était bizarre de retraverser l’Île en sens inverse de mon arrivée du dimanche précédent. De revoir une dernière fois le village, ses maisons tranquilles, les couples de retraités marchant paisiblement sur le bas-côté, l’échappée bleue des venelles, les pins parasols centenaires dressés de part et d’autre de la route. Tout cela familier et déjà absent, mais quitté sans mélancolie, puisque je savais, cette fois, que je reviendrais, que la maison m’attendait, et avec elle, sur l’Île, à présent, quelques-uns.
Une sonnerie de cloches disait dix heures du matin dans le silence.
Il faisait beau. Sur la plage, cet après-midi, les gens d’ici sortiraient. S’installeraient en famille au soleil sur le sable. Ou marcheraient le long de la mer.
La vie était là, simple et tranquille. Celle que nous autres n’avions pas su voir, et dont, à présent, je percevais la douceur et la force.
En route, il y eut les odeurs changeantes des bois et des champs, le parfum des branches qu’on brûlait quelque part, le chant d’un oiseau. Je sentais l’incroyable bonheur d’exister et d’avoir droit à tout cela.
La petite gare de Quimper, avec sa façade de briques roses et blanches m’apparut comme un jeu d’enfants : de ces constructions de bois peint qu’on nous o rait à Noël. Elle m’enchanta. Je la connaissais peu, étant rarement arrivée par le train, de toutes ces années, sinon du fait de circonstances particulières qui m’avaient empêchée de faire le voyage en voiture seule ou avec la famille. Quant à aller chercher quelqu’un à la gare ? Armelle, peut-être, en de rares occasions, mais je n’en ai pas le souvenir. Ma mère avait dû s’en charger.
Mais, tout à coup, je me suis souvenue qu’une fois, une seule, c’est Albert que j’étais venue chercher ici, avec maman. Quand ? Que s’était-il donc passé ? Oui, je crois savoir : il avait dû faire un rapide aller et retour à Paris. Je me souviens seulement de l’impression singulière que j’avais eue à le voir arriver, seul, sur le quai. Il ne me voyait pas encore. Il avait l’air, je me le rappelle maintenant, d’un étranger ; de quelqu’un que je ne connaissais pas, plus beau, plus jeune que je n’aurais cru. Je me souviens du profond sentiment d’admiration que j’avais éprouvé en le voyant ; d’admiration, et en même temps d’angoisse, comme on a peur de ce qui vous échappe, comme on a l’intuition soudaine, même enfant, du tragique de la vie. Est-ce que je savais la suite de l’histoire ? Et puis nous l’avions rejoint, et dès les premiers mots, gaiement échangés, j’avais oublié cette bizarre impression.
Ah, mon père, si je pouvais aujourd’hui te voir descendre d’un train, que tu me paraisses étranger ou pas, si nous pouvions seulement refaire le chemin.
Elle me plaisait ce matin, l’animation bon enfant de la gare de Quimper. Ma voiture était au parking. Il me restait plus de dix minutes avant le départ du train. J’avais tout mon temps et presque l’impression d’être en vacances. Je regardais, j’écoutais. Des familles se congratulaient, des amoureux s’embrassaient, une grosse dame courait vers le convoi depuis l’extrémité du quai, accrochée à sa valise à roulettes.
Que m’était-il arrivé pour que la vie me paraisse aujourd’hui si simple ?
Même la perspective de retrouver le triste appartement de la rue Lecourbe ne réussissait pas à m’assombrir, ni celle de reprendre mon travail le lendemain même chez AXA. Il faudrait, ai-je pensé, qu’en arrivant je téléphone à Denis : il était gentil, le message qu’il avait laissé sur mon répondeur.
Je suis montée dans le train avec une petite grappe de passagers au moment où le chef de gare avertissait d’un coup de si et de l’imminence du départ. Comme c’était gai tout cela.
Les voyageurs s’installaient dans un dernier frémissement d’excitation, exclamations, rires, raclements de valises qu’on range dans les casiers, glisse sous les sièges. Et puis soudain, chacun ayant trouvé sa place, tout bruit avait miraculeusement cessé : le train s’était doucement mis en marche, nous étions partis.
Il était étonnant, ce brusque, ce magni que silence qui nous était donné, trêve si douce dans l’agitation de la vie ordinaire. Hors du temps. C’était maintenant comme un sommeil peuplé d’ombres invisibles et muettes, celles des pensées, des souvenirs et des rêves de chacun de ces voyageurs qu’un coup de baguette magique venait de frapper d’immobilité et de silence. Et cela avait, ils devaient le sentir, quelque chose de vaguement religieux. Comme un oratorio secret au sein duquel on se serait recueilli. Mais peut-être était-ce la succession de mes émotions de la semaine qui donnait pour moi à ce silence une telle grâce.
J’étais assise à côté d’un vieux monsieur à casquette, vite endormi derrière son journal. Devant moi se dressait le dossier aveugle du siège d’un passager anonyme. Dans la travée de droite, je voyais, en diagonale, se dessiner les visages de plus en plus ous à mesure de leur éloignement de personnages inconnus, assis deux par deux, presque semblables, absents, plongés pour la plupart dans la lecture d’un livre, d’un magazine, ou les paupières closes, abandonnés à eux-mêmes. À l’abri de mes cils baissés, je pouvais les regarder à leur insu, ces mystérieux compagnons de voyage. Je les aimais bien. J’aurais aimé les peindre, suggérer le monde intérieur qui habitait chacun dans son silence, son repli sur soi, sa solitude. La rumeur très douce du train, uide, à peine perceptible, nous enveloppait les uns et les autres d’une soie invisible qui, sans que nous le sachions, si divers que nous soyons, nous réunissait.
C’est à ce moment que j’ai remarqué, au deuxième rang, côté couloir, me faisant presque face, le visage d’un jeune homme endormi. Trente ans peut-être. Très beau. De courtes mèches blondes en désordre. À un léger mouvement nerveux de son visage dans le sommeil, je reconnus mon père. Et je sus que tout était bien. Cette fois il était revenu, pour de bon. Il ne me quitterait plus.
Des larmes de joie me vinrent aux yeux.
Désormais il était là, pour moi, en moi.
Non, je ne l’avais pas oublié.
J’avais tout compris. Plus tard. Comme il m’avait demandé de le faire.
N’était-ce pas ma promesse d’enfant ?
J’ai fermé les yeux. Dans l’émotion de ce qui m’était donné là, en cet instant.
J’ai pensé avec tendresse à la maison de Bretagne qui attendait mon retour.
Maudite maison. Ma vie. Ma lumière.
OceanofPDF.com