La maison de Bretagne

Marie Sizun · Chapitre 33 sur 44

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La maison de Bretagne

Vendredi

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Ce vendredi matin, je me suis réveillée seulement à neuf heures, après une nuit chaotique, alternant sommeil profond et réveils hagards. La tempête semblait s’être tout à fait calmée, on n’entendait plus aucun bruit. J’ai couru ouvrir les volets de ma chambre : on ne voyait rien qu’un étrange brouillard blanc. Il régnait un silence absolu, intense, anormal. Un silence comme physique dans sa densité. Le paysage habituel – le ciel, la mer, le boulevard de l’Océan – avait disparu. Dehors, il n’existait plus rien : la seule réalité, c’était ce rideau de gaze blanche.

Un peu plus tard de vagues ombres ont commencé de se dessiner à travers tout ce blanc : l’esquisse, sur la droite, de ce qui pouvait être le port de Loctudy, tandis que çà et là se voyait comme un frémissement, une hésitation entre diverses nuances de blanc qui, peu à peu, prenaient la forme de longues strates oconneuses. Je me suis souvenue de ces insolites brouillards de vacances, que Berthe appelait « brouillards de beau temps », car ils nissaient par s’ouvrir sur un ciel éclatant. C’était toujours un beau moment, cette métamorphose du ciel qui se terminait soudain, avec le retour de la lumière, par l’éblouissante réapparition du paysage. Comme si le monde venait de naître.

Quand, descendue dans la salle du bas, j’ai repoussé les volets – ah, ce claquement du bois contre le mur, qu’il pouvait être gai ! – le miracle avait déjà eu lieu : une journée magni que s’ouvrait, éclatante de soleil. Il n’y avait pas le moindre souvenir de la tempête de la veille : un peu de goémon au ras des maisons peut-être, et, sur la plage, là-bas, en longues stries noires qui ne faisaient que rendre plus éclatant le blanc du sable, de luisants paquets d’algues.

Mais, dans le silence d’un ciel parfaitement dégagé et bleu du même bleu que la mer immobile, on entendait à présent des pépiements d’oiseaux. L’air avait une odeur légèrement poivrée. Et j’ai perçu, venant d’un peu plus loin sur le boulevard, l’écho d’une conversation tranquille entre voisins, légère, agréable ponctuation musicale. Tout était extraordinairement calme. Clair. Joyeux. Rien, jamais, ne s’était passé ici. Rien jamais de fâcheux n’avait eu lieu dans cette maison. Elle était, comme le ciel, rendue à l’innocence.

J’en étais là lorsque mon téléphone a sonné. Cette fois j’ai reconnu sans angoisse la voix de François Brun. De toute façon, dans un monde aussi parfait, il ne pouvait rien arriver de fâcheux.

« Madame Werner ? J’ai une bonne nouvelle pour vous : le juge renonce à faire une reconstitution du drame. Les faits ont été pleinement reconnus. La culpabilité de la jeune personne en cause est établie, elle a reconnu les faits. L’a aire ne vous concerne plus : vous êtes parfaitement libre de rentrer chez vous. En principe je passerai en n d’après-midi avec un collègue pour lever les scellés de la chambre : c’est une pure formalité. »

Ainsi tout était terminé ?

Je suis restée un instant sans voix. C’était presque trop rapide. Il y avait un décalage entre ce que je venais de vivre personnellement et le dénouement de l’a aire policière.

J’ai remercié l’inspecteur d’avoir fait pour le mieux et de m’avoir tenue au courant. Ce dont j’aurais voulu, en fait, le remercier, je ne le pouvais pas : c’était de m’avoir tellement aidée sans le savoir à progresser en moi-même avec ses questions. Mais ça, c’était une autre a aire. C’était mon a aire, celle dont il n’avait pas à connaître.

Nous n’avions plus rien à nous dire. Cependant j’avais une question à lui poser. « Et cette jeune lle, monsieur l’inspecteur, cette lle qu’on a arrêtée, que va-t-il lui arriver ?

— Bah ! t le policier, et je l’imaginai lever les épaules avec lassitude, il va lui en coûter une année maximum, avec sursis, négociable avec un bon avocat. Elle est jeune, étudiante. Les parents relativement aisés. C’est pour son copain que les choses sont plus tristes. Vingt-trois ans, mourir comme ça !… Et ce n’est pas un cas isolé, vous savez. Si je vous racontais… À ce soir, madame Werner. Et après cela vous serez tranquille, vous pourrez rentrer chez vous ! »

Chez moi ! comme il avait dit cela ! Il devait être fatigué. Cette a aire de routine l’ennuyait ; pourtant j’avais cru entendre un peu d’humanité derrière le caractère blasé de ses paroles.

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