La maison de Bretagne
Mardi
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Il était presque neuf heures quand je me suis réveillée ! Jamais, à Paris, il ne m’arrive de dormir si tard. J’avais entendu dans un demi-sommeil quelques appels de mouettes, presque irréels ; mais c’est la lumière étonnante, arrivée de la fenêtre qui m’a tirée du sommeil, car je n’avais, la veille, ni fermé les volets ni tiré les rideaux, et cela déjà était du bonheur.
La première pensée qui me soit pourtant venue, c’est que, ce mardi matin même, Le Télégramme serait dans toutes les boîtes et que les ennuis allaient commencer.
J’ai encore fait ma toilette à l’eau froide (la chaudière avait décidément rendu l’âme), et me suis préparée à toute visite éventuelle, indésirable ou nécessaire. Des curieux ? L’inspecteur de Quimper ?
Il faisait un temps magni que, bleu et venteux : « Le ciel s’est vidé cette nuit ! », aurait dit Berthe. Je serais bien allée marcher sur la plage, mais quelque chose me disait qu’il valait mieux attendre un peu que la police se manifeste.
En fait, j’avais déjà eu une discrète visite matinale : sous la porte j’ai trouvé le journal du jour que le journaliste roux avait déposé de bonne heure avec un mot : « Bonjour ! Regardez l’article en page 4 : j’espère qu’il vous plaira ! Je passerai vous voir dans la journée, si vous voulez bien, et si j’ai un moment. »
Je me suis fait un café que j’ai dégusté, le journal déployé devant moi sur la table. Le court article de Julien Legall, inséré parmi les informations locales, à la page des faits divers, s’ouvrait sur un titre fracassant :
Macabre découverte
dans une maison de l’Île
La police s’interroge sur l’identité du corps trouvé dimanche
soir dans la chambre de rez-de-chaussée d’une maison
inhabitée l’hiver du boulevard de l’Océan. La mort remonte à la
nuit de samedi à dimanche. La cause du décès est encore
inconnue. De même qu’on ignore comment le cadavre s’est
trouvé là.
Crime ? Accident ? Suicide ? L’enquête est en cours.
Le style du jeune homme m’a fait sourire. Mais, après tout, il respectait les lois du genre.
Avec cela, le boulevard n’allait pas manquer d’attirer des visiteurs. Le numéro de la « maison du crime » n’était pas précisé… La photo su sait !
Et si j’allais marcher sur la plage, comme j’en avais envie depuis mon arrivée, et comme j’y pensais encore à l’instant ? Je le connaissais bien, ce désir soudain de marcher le long de la mer, le nez au vent, avec sous les pieds le sable dur de la marée basse, il su sait autrefois à me rendre heureuse.
Je rangeais déjà précipitamment les restes de mon petit déjeuner, quand j’ai entendu la cloche retentir à la porte. Trop tard !
J’ai tout de suite reconnu derrière la vitre cathédrale, en grisé un peu trouble, la longue silhouette du policier de Quimper. Une brève bou ée d’émotion m’a envahie : pourquoi ? Je n’avais rien à me reprocher. La respiration un peu rapide, j’ai ouvert la porte. François Brun était là. Très poli, très raide. Semblable à lui-même. Il m’a fait en arrivant un drôle de salut de la main, plus amical que militaire. « Bonjour ! J’espérais bien vous trouver à cette heure. Je n’ai pas jugé utile de vous appeler, excusez-moi… » Toujours cette a ectation de politesse, corrigée par le petit sourire, un rien ironique.
Je l’ai fait entrer, sans pouvoir me défendre d’un vif sentiment d’appréhension, en dépit ou à cause de l’apparente courtoisie de mon visiteur. Il a jeté un regard circulaire sur la grande pièce, et, comme je lui faisais vaguement signe de s’asseoir, il s’est installé aussi vite dans le fauteuil bleu d’Anne-Marie, et ça m’a gênée de le voir là.
Il est tout de suite entré en matière.
« Voilà ce que je tenais à vous dire, madame Werner : vous êtes absolument hors de cause en ce qui concerne la mort de la victime. Je dis bien la mort. Les analyses du médecin légiste font remonter le décès à une heure du matin, dimanche. Vous étiez à Paris. Nous avons véri é. De plus la mort est due à un arrêt cardiaque consécutif à l’absorption de produits toxiques et d’alcool. L’homme est un toxicomane déjà connu de nos services. Nous avons malheureusement un chier fourni de tels individus pour la seule région de Quimper. Rien de tout cela, apparemment, ne vous concerne. Cependant comment cet homme est-il entré ? Il n’y a aucune trace d’e raction.
» Vous auriez dû me dire, madame Werner que, l’été, vous louez votre maison ! Depuis six ans, m’a dit votre agent immobilier. Ça en fait du monde à avoir eu les clés !
— Mais je…
— Ce qui nous intrigue, c’est qu’en plus des vôtres, la chambre est pleine d’empreintes d’une autre personne, qui vraisemblablement accompagnait la victime cette nuit-là.
— Je…
— Encore une fois, c’est à titre de témoin que vous êtes interrogée et vous avez obligation de nous aider… »
Il me regardait sévèrement, lové de façon confortable dans le fauteuil de maman. Dans sa bouche, le terme de témoin n’était pas rassurant. Moi aussi, je le regardais, et, malgré le malaise grandissant que je ressentais, je ne pouvais m’empêcher de le trouver séduisant.
Puis, tout à coup : « Je peux fumer ? », a-t-il demandé et, sans attendre ma réponse, il a sorti d’une de ses poches la petite boîte de cigarillos que je connaissais. Tandis qu’il procédait avec élégance à l’allumage de son cigare, j’ai pensé que je devais lui proposer un café.
Non, merci. Il venait d’en prendre un.
Je me suis assise un peu niaisement dans le second fauteuil, prenant conscience que jusque-là, je m’étais tenue debout. Il absorbait déjà sa première bou ée de tabac sans me quitter des yeux.
Puis, une seconde plus tard, de sa voix étonnamment précise, mais pleine de douceur – et la question m’a fait l’e et d’un coup de théâtre :
« Vous m’avez bien dit que vous avez une sœur, madame Werner ? Armelle Werner, de cinq ans votre cadette ? Et toujours vivante ? »
Je me suis sentie pâlir.
« Vivante ? Oui, je le crois, ai-je acquiescé d’une voix faible. (Non, ce n’est pas possible, pensais-je en même temps. Le cauchemar n’allait pas recommencer ?)
— Connaissez-vous son adresse exacte ? Vous nous avez dit, dimanche soir, qu’elle vivait… en Angleterre ? C’est ça ?
— Oui, mais je ne sais pas exactement où à présent… À Londres, me semble-t-il… Nous ne nous voyons plus depuis longtemps… »
L’inspecteur a eu un curieux petit geste de la main, comme agacé, et il s’est levé. Très calme, son cigarillo inachevé à la main, il m’a juste dit :
« Eh bien ce sera tout pour aujourd’hui, madame Werner. Bien entendu vous restez sur place. Pensez à m’appeler si jamais vous retrouvez cette adresse ? »
Je l’ai raccompagné jusqu’à la porte. Et, au moment de sortir, il a fait un pas en arrière pour me dire, très doucement : « Vous n’ignorez pas, je suppose, les ennuis que votre sœur avait eus, ici même, dans sa jeunesse, pour consommation de produits illicites, et plus tard à Paris, plus sérieusement, n’est-ce pas ? »
Je ne sais pas ce que j’ai alors balbutié. J’avais perdu le contrôle de moi-même. Le policier remontait déjà dans sa voiture. Il n’a pas relevé.
Et si, vraiment, Armelle était revenue ?
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