La maison de Bretagne

Marie Sizun · Chapitre 40 sur 44

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La maison de Bretagne

C’est Julien cette fois…

C’est Julien cette fois encore qui m’a ouvert la petite porte maintenant familière de la maison d’Yvonne. « Elle n’en nit pas de se préparer, me dit en riant son ls. Elle est si contente que vous l’invitiez ! »

Moi aussi j’étais heureuse de les retrouver tous les deux, elle, cette femme étonnante, et le gentil journaliste qui avait un peu humanisé mon rude début de semaine. Nous avons parlé de son métier. « Mais, m’a-t-il tout de suite dit, ce travail au Télégramme, vous savez, pour moi ce n’est rien, c’est en attendant… Ce que j’espère, c’est pouvoir terminer mes études de psycho… » J’aurais voulu en savoir plus, mais il me t signe qu’Yvonne arrivait. Je compris qu’il y avait là un sujet di cile ? Il m’en parlerait plus tard, j’en étais sûre.

Sa mère, que je voyais pour la première fois sans sa blouse de ménagère, était en pantalon et léger pull bleu marine, et elle avait passé un blouson blanc qui la rendait élégante. Je me suis étonnée du charme tout naturel que pouvait avoir cette femme aux cheveux gris que je pensais âgée de plus de soixante ans. Elle m’embrassa, me demanda si Julien ne m’avait pas trop « cassé la tête avec son bavardage », mais je voyais bien, à la façon dont elle le regardait, combien elle était ère de lui.

En chemin vers le port, elle me parla de L’Estran, me redit combien ma mère appréciait ce petit restaurant qui venait de s’ouvrir, ce qui ne laissa pas de m’étonner, tant je me rappelais la sauvagerie de maman, sa distance à l’égard des restaurants. « Ah mais L’Estran, c’est un endroit spécial, me dit Yvonne en riant. D’abord la cuisine est très bonne, et puis, quand tu verras Henri, tu comprendras ! »

Elle m’avait tutoyée dans son enthousiasme, et j’ai souri de plaisir. Mais déjà elle poursuivait, m’expliquant que le patron de L’Estran était un garçon du pays qui avait rapidement fait de ce petit local une des meilleures tables de la région, néanmoins accessible à tous. « D’ailleurs, tu dois le connaître de vue, on le remarque de loin… » Non, je ne voyais pas. De toute façon, moi, ici, je ne connaissais personne.

La nuit tombait déjà et il faisait un peu frais sur le port ; c’était agréable d’entrer dans la tiédeur du petit restaurant brillamment éclairé à l’intérieur.

Un grand et gros homme, serré dans un tablier blanc, vint au-devant de nous. Il embrassa Yvonne et Julien. Me tendit la main. « Henri », t-il simplement. « Mon amie Claire, murmura Yvonne en me présentant. C’est la lle de madame Werner. » « Ah madame Werner ! une vraie dame ! On l’aimait bien, ici, votre maman ! » t le cuisinier. Et alors, à ma surprise, il se pencha vers moi et m’embrassa sans façon sur les deux joues. Comme nous gagnions la table que j’avais retenue près d’une fenêtre donnant sur la mer, Yvonne me dit à voix basse que je ne devais pas m’étonner : sur l’Île, c’était comme ça, les amis de nos amis étaient adoptés. Et moi d’habitude si timorée et incapable de spontanéité, je me suis sentie curieusement à l’aise. Ma mère aurait-elle éprouvé la même chose ? J’avais une nouvelle fois l’impression d’aller sur ses traces, et cela m’était étrangement doux.

Le décor de la salle était bleu et blanc, murs bleus, tables et chaises blanches. C’était simple et joli. Il y avait huit petites tables, dont deux seulement occupées en plus de la nôtre : « C’est la morte-saison, me dit Julien, mais en été ils refusent du monde ! »

Une jeune lle nous a apporté un menu qui me parut ra né. « Pour en nir avec Henri, chuchota Yvonne à mon oreille, il faut te dire que sa mère les a bien élevés, lui et ses frères et sœurs. Elle lui a fait faire de vraies études de cuisine, alors qu’elle était simple serveuse à l’Hôtel Moderne… Tu dois l’avoir connue, elle, Marguerite ? Une gure de l’Île ! On la voyait arriver du village voisin à vélo aux aurores, pour prendre son travail, hiver comme été, et elle a fait ça encore bien au-delà de la retraite ! »

Et, tout à coup, je me suis rappelé : c’était elle la vieille dame un peu voûtée, qui nous avait servies, si aimable avec nous, si polie, si attentionnée, ce jour où, par extraordinaire, nous étions allées déjeuner à l’Hôtel Moderne, avec maman et Armelle ; et c’était la même qui était là aussi, quelques années plus tôt, au même restaurant, appelé alors Le Malamok, mais alors elle semblait bien plus jeune, le jour du déjeuner sous le parasol à rayures bleues et blanches, avec mon père, ma mère et Berthe. Tout un déroulé de souvenirs et de pensées s’est fait en moi. Je pensais à ce déjeuner, je le revoyais dans une émotion qui m’étreignait presque douloureusement. Et l’idée m’est venue que, pour maman aussi, c’était un souvenir important, l’image même du bonheur, et c’était ce qui l’avait attachée au patron de L’Estran, quand elle avait su qui il était… Alors je me suis sentie heureuse. Rassurée. Reconnaissante. Consciente de la chaîne de tendresse qui m’avait amenée ici, ce soir.

« Donc tu imagines, poursuivait Yvonne pour Henri, avec son parcours, ce que peut représenter sa mère… C’est en pensant à elle, peut-être, qu’il est si gentil pour les vieilles dames, et qu’il était notamment si attentionné pour ta mère et pour madame A…

— Madame A… ? »

C’était la seconde fois qu’elle mentionnait ce nom, que je me rappelais avoir lu dans l’agenda de maman sans savoir de qui il s’agissait.

Yvonne m’a alors expliqué que c’était une dame très âgée qui venait, elle aussi, depuis des années, en vacances sur l’Île où elle avait une petite maison à la Pointe. Une ancienne psychanalyste. « Une femme adorable, un peu excentrique (tu aurais vu ses chapeaux, ses jupes à franges !) mais un puits de science. Ici tout le monde l’appelait “la psy”, même si elle n’exerçait plus. Elle avait connu ta mère par mon intermédiaire, car je faisais le ménage chez l’une et l’autre. Et elles étaient devenues très amies. Tu comprends, Claire, pour ta mère, la conversation d’une femme cultivée, c’était tout de même plus intéressant que la mienne ! », me dit-elle en riant, sans aucune amertume. Julien précisa que cette dame avait fait autorité dans sa profession. Qu’elle était pourtant tellement simple ! C’était elle qui, à l’époque où il passait le bac, lui avait prêté des livres, et l’avait encouragé à commencer des études de psychologie ! J’ai vu qu’il était ému et je lui ai assuré qu’il les terminerait, ses études, que tout irait bien. Il a eu l’air sceptique. Évidemment il était obligé de travailler en même temps, ce n’était pas facile. J’ai remarqué l’expression soucieuse de sa mère.

Il y a eu un silence et, changeant de sujet, j’ai demandé s’ils savaient, Yvonne et lui, si ma mère, en dehors de sa relation d’amitié avec « la psy », avait eu recours à elle en tant que thérapeute. Julien éclata de rire : « Non, ce n’aurait pas été possible. Mais ça n’empêchait pas de parler… » Yvonne intervint alors pour dire – elle le tenait de ma mère – que l’histoire de notre famille intéressait beaucoup madame A. Que, selon elle, les problèmes familiaux relèvent toujours d’un truc, un élément resté obscur qu’il faut dépister et éclairer… Qu’un problème peut se répéter de génération en génération… Elles parlaient souvent des heures, ta mère et madame A., chez l’une ou chez l’autre, ou dans un des cafés du port.

À entendre tout cela, j’allais de surprise en surprise : ma mère, fréquentant les cafés et parlant de sa famille avec une presque inconnue, de surcroît analyste, elle si réservée, si secrète ?

« Mais cette dame, ai-je vite demandé, elle vient encore sur l’Île ?

— Madame A. ? Elle est morte, la pauvre, deux ans après madame Werner, donc il y a plus de cinq ans. »

Je me suis tue. Ainsi l’espoir d’en savoir un peu plus sur ma mère s’évanouissait. Mais peut-être était-ce mieux ainsi. Au fond, je préférais que son image reste pour moi ambiguë, brumeuse. Je ne l’en aimais que mieux.

Je dis à Yvonne le plaisir que j’avais eu la veille à me promener côté rivière en pensant à ce qu’elle m’avait dit de maman, que cela avait été un bonheur. Elle m’a paru contente, et elle a de nouveau eu ce joli geste de poser silencieusement sa main sur la mienne.

Je me sentais bien. Heureuse de voir, derrière la vitre où se re était la bougie de notre table, la mer et le ciel s’obscurcir, ne faire plus qu’un. Heureuse de la présence de mes deux amis, de leur regard, de la quiétude de leur parole. Je ne sais pas si je les écoutais tout à fait. J’étais sur un nuage. Peut-être le muscadet n’était-il pas étranger à cette euphorie. Yvonne me posait une question et je suis revenue sur terre. Nous avons parlé du train que je prendrais le lendemain matin à Quimper, vers onze heures. Qui me mettrait à Paris trois heures et demie plus tard. J’aurais laissé ma voiture au parking de la gare, où je reviendrais la prendre bientôt, très bientôt puisque je revenais à la Toussaint !

Julien et Yvonne me regardaient en souriant. Comme c’était simple ! J’étais étonnée de la révolution qui s’était faite en moi à mon insu, ces derniers jours. La vie avait gagné, contre toute attente. Et la maison était là, maintenant, pour en témoigner, sauvée de justesse.

Et je comprenais qu’une maison, ce n’était pas seulement des murs, un toit et des souvenirs de famille, doux ou cruels, mais aussi le pays où elle a été plantée. La maison de Bretagne, c’était la Bretagne, sa lumière, ses couleurs, ses parfums ! Et ses gens, surtout ses gens, qui en sont l’âme vive, avec leur gentillesse, leur simplicité, leur énergie. Sans eux, elle n’existerait pas, ma maison !

Je ne me rappelle plus exactement la suite du dîner – délicieux – ni la teneur de notre conversation. Je rêvais, je ressassais des souvenirs. Je sais seulement que nous étions heureux d’être ensemble tous les trois. À la n du repas, Henri est venu nous demander si « ça s’était bien passé », et c’était drôle de l’entendre employer cette formule de restaurateur, alors qu’il avait le regard de l’amitié. Quand il a appris que je partais le lendemain, il a tout de suite parlé de mon retour sur l’Île, bientôt, espérait-il. « Mais Claire revient à la Toussaint ! », l’a tout de suite interrompu Yvonne. « J’espère bien ! », a-t-il répliqué en écho. Que ce fût un peu commercial n’avait pas d’importance, je regardais cet homme en pensant qu’il avait connu maman, qu’il l’avait vue s’asseoir ici toute seule, qu’il avait parlé avec elle, et cela me faisait chaud au cœur.

Yvonne et son ls me raccompagnaient boulevard de l’Océan. Nous nous taisions. Au-dessus de la mer, la nuit était bleu marine, piquetée de minuscules étoiles, immensément calme. C’était plus beau que jamais. Comme nous arrivions devant la maison et allions nous séparer, après une hésitation, j’ai ni par brusquement leur dire : « Il faut que je vous avoue quelque chose… En fait, si je suis venue ici, c’était pour vendre la maison…

— Vendre la maison ? Vendre la maison de ta mère ? s’est écriée Yvonne, stupéfaite. Tu n’aurais pas fait ça !

— Si. Mais les événements ont fait que je n’ai pas pu… Et puis, ces jours-ci, j’ai compris bien des choses… Alors j’ai changé d’avis ! »

Julien nous écoutait. Il avait un petit sourire. Je pense qu’il m’avait crue, lui. Et peut-être qu’il avait deviné ce qui m’arrivait.

« Mais non, Yvonne, me suis-je empressée de dire, la voyant bouleversée. C’est oublié tout ça. Je la garde, ma maison ! Tu peux en être sûre ! »

Pour toute réponse Yvonne m’a serrée très fort contre elle. Je les ai encore embrassés tous les deux. Oui, ces deux-là étaient un peu ma famille, à présent.

Je les ai regardés s’éloigner le long du boulevard pour rentrer chez eux. Je comprenais qu’ils étaient heureux de goûter le soir en marchant le long de la mer. Yvonne s’appuyait au bras de son ls. Quand ils ont tourné sur la gauche pour rejoindre la rue des Dentellières, ils m’ont fait signe de la main. J’ai levé la mienne en retour. Et j’ai senti avec bonheur la tristesse de quitter ce qu’on aime.

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