La maison de Bretagne

Marie Sizun · Chapitre 24 sur 44

Pages du PDF

La maison de Bretagne

Mercredi

OceanofPDF.com

Mercredi ! Nous sommes déjà mercredi ! me suis-je dit au réveil. Déjà, mais j’aurais pu dire seulement mercredi : j’avais l’impression d’être là depuis des années. Celles, peut-être, de tous nos étés.

Cette fois, j’avais bien mal dormi dans ma chambre d’autrefois, agitée de songes dont il ne me restait que des ombres, des e lochures. Y avais-je revu ma mère ? Et Armelle ? Oui, il me semblait que c’étaient elles, mais comme masquées, apparues de façon évasive, balbutiante, fragmentaire. Et si elles parlaient, on ne les entendait pas.

À voir le jour hésitant au-dessus des rideaux, il pouvait être huit heures, plus peut-être. Aucun bruit nulle part, ni venant de l’extérieur ni des profondeurs de cette maison fantôme. En quel temps étais-je ? Est-ce que je le savais vraiment ? C’était comme si Anne-Marie dormait encore dans la chambre du fond. Armelle serait allée chercher du pain frais pour le petit déjeuner. On aurait pu se croire un jour de vacances ordinaire. Sauf que tout était di érent. Non seulement maman était morte, et Armelle avait disparu, mais il y avait eu la découverte de ce mort inconnu, dans la chambre du bas, et ce qu’il avait levé de spectres en moi, fait surgir de souvenirs.

Certes j’étais là, moi, la même en apparence, ou presque, mais bien di érente, bousculée, chavirée, et comme perdue.

Je me suis souvenue – mémoire d’une autre vie – que j’étais venue trois jours plus tôt pour vendre la maison. Mais ce projet, du fait d’un bizarre enchaînement de circonstances, n’était plus à l’ordre du jour, et n’avait même plus aucun sens. J’étais tenue par la police de rester sur l’Île à titre de témoin de ce qui s’était produit dans cette maison, la nuit de samedi à dimanche, mais une autre enquête, plus personnelle, m’occupait bien davantage, je commençais à le comprendre, et m’attachais presque malgré moi à ce lieu.

J’ai de nouveau pensé à maman, bien sûr. Au trouble qu’avaient laissé en moi les quelques mots de Julien. J’irais voir sa mère. En début d’après-midi, me suis-je dit. Cette visite, à vrai dire, je l’appréhendais : peut-être parce que cette Yvonne que je ne connaissais pas, que je ne me rappelais pas avoir remarquée, rue des Dentellières, devait avoir de moi une image bien défavorable. N’avais-je pas abandonné ma mère ? Est-ce que ce n’était pas exactement le terme qui convenait ? Berthe aurait-elle pensé autre chose ? Ou bien redoutais-je cette visite parce que je risquais d’apprendre sur maman des choses que je préférais ignorer… Ces conversations entre les deux femmes, sur quoi avaient-elles donc porté ?

Contrairement à ce que j’avais auguré, il faisait très beau. Le soleil inondait déjà la grande pièce quand je suis descendue prendre mon café. Je me suis dit lâchement que le mieux à faire pour le moment – il n’était pas dix heures, et je n’osais pas aller déjà chez cette dame – ce serait d’aller marcher sur la plage.

Il n’y aurait personne à cette heure et la marée était basse. Je me suis mise à marcher d’un pas vif vers Sainte-Marine. Au loin, j’ai vu arriver du bout de la plage déserte une silhouette en rouge qui s’est peu à peu précisée : c’était une femme, une femme qui avançait à pas ailés, aurait-on dit, en s’aidant de bâtons nordiques, vêtue d’une sorte de cape en nylon rouge qui voletait derrière elle dans le vent. Son visage était masqué d’épaisses lunettes noires. Elle m’a croisée en silence, sans même sembler me voir. Et cette apparition, dans sa légèreté et son mystère, avait quelque chose d’onirique. Le sable humide crissait à peine sous mes pas, et la mer, très bleue, retirée au loin, avait la couleur du ciel et semblait irréelle tant elle s’y mêlait.

Je me suis rappelé alors mon rêve de la nuit : ces images imprécises, silencieuses, qui, à peine nées, fulgurances rouges, insaisissables, s’étaient enfuies. Mon éphémère rencontre de la plage semblait obscurément lui faire écho.

Il est rare que je rêve et surtout que je m’interroge sur le contenu de mes songes, que je cherche à leur donner un sens. Armelle aurait dit, avec un petit rire, que je suis bien trop raisonnable pour cela. Curieusement, si froide et rationnelle que ma mère parût elle aussi, il lui arrivait de parler de ses rêves. Comme ça, au petit déjeuner. Freud l’intéressait. Pourtant elle était plus sensible à la poésie des rêves, à leur intérêt littéraire, artistique, qu’à leur interprétation. Je me rappelle combien je trouvais bizarre de l’entendre parfois aborder ces sujets-là, avec sa diction nette et un peu nasillarde. Ma sœur et moi, insolentes que nous étions, nous retenions de rire. La dissonance entre la voix d’Anne-Marie et ses paroles pouvait, en e et, sembler comique. Ou c’était la gêne qui nous empêchait d’entendre ce que ses récits, ses remarques, avaient de trop intime, de choquant à découvrir pour nous, ses enfants. Nous n’écoutions pas, a ectant de jouer avec une cuillère, une boulette de pain.

Ma mère. Et voilà qu’elle revenait déjà quand je voulais la fuir.

Quelle image est-ce que je garde de toi, nalement, maman ? Je ne parle pas de l’image que j’avais toute petite, de la femme que tu étais, que je ne voyais pas. Mais de celle que j’ai pu avoir de toi, plus tard, avec mon regard d’adolescente, puis de femme.

Je dois bien avouer que je te trouvais déjà vieille et disgracieuse alors que tu ne l’étais sans doute pas. Pas encore. Tu avais trente-quatre ans quand Albert est parti, trente-quatre ans ! Mais cette laideur, comment l’a rmer, puisqu’il n’y a de toi aucune photo ? Aucune photo dans ces albums remplis d’images prises par toi, rangées par toi avec soin, de tes lles à tous les âges. De toi aucune. Tu n’existes pas. Qui l’aurait prise, cette photo ? Berthe ne se mêlait pas de ces choses, ne touchait jamais à un appareil, et ne voulait pas être elle-même photographiée, se traitant de « vieille bête qui gâcherait la pellicule » : je n’ai d’ailleurs de notre grand-mère que la photo de son mariage avec Étienne. Ah, le culte des photos de mariage chez la plupart des gens ! Justement de celui d’Anne-Marie et Albert, il avait dû y en avoir, des images ! « Une si belle fête, racontait Berthe, nous étions tous si heureux ! » Je ne les ai pas rêvés, ces récits cent fois entendus quand nous étions seules : « Raconte, grand-mère, raconte ! » Mais même ces photos-là ont disparu, je l’ai dit, détruites dans le même élan qui avait poussé ma mère à anéantir les tableaux de son mari.

Oui, quelle image, en vérité, garder de toi ? Je me souviens seulement d’une grande femme, maigre, mal habillée de vêtements classiques mais sans grâce, mal coupés, et de couleur terne, exacte antithèse de ses cheveux roux coupés court, comme si elle avait voulu corriger cette audace de la nature par l’excès de fadeur de sa mise. Je crois que ce qu’elle cherchait, c’était l’invisibilité. Elle n’était pas laide : elle était tout simplement absente. De même que sa voix était une voix nue, sans beauté, impersonnelle, juste nette et audible ; une voix utile. Il le fallait bien pour faire cours. Elle avait la réputation au lycée d’être, techniquement, un bon professeur ; mais ses élèves ne l’aimaient pas. Je le savais, et j’étais gênée devant eux de savoir ce qu’ils pensaient de ma mère sans oser me le dire crûment. La seule chose en elle qui me touchait un peu, c’était, quand elle était fatiguée, le timbre aigu et fragile que prenait alors sa voix : devenue tout à coup celle d’une petite lle.

Je ne l’ai jamais vue pleurer. Sauf, bien sûr, à ce moment si particulier du départ de son mari, et de la crise nerveuse qui s’en est suivie. Là, oui, il y a eu des larmes. Des cris. Terribles. Je me rappelle les sanglots échappés de sa chambre. Insupportables à entendre. Mais, lorsque le temps dévolu par elle à son deuil est arrivé à échéance, il n’y a plus eu un pleur. Plus un cri. Rien. C’était comme si tout avait été détruit du passé, et qu’elle était une autre femme. Une femme aux yeux secs. À la gorge éteinte.

Que pouvaient-ils penser, les gens de l’Île, quand ils voyaient madame Werner, si digne, sortir seule de chez elle, se promener seule sur la grève, ou marcher solitaire le long de la plage ? Si rarement accompagnée de ses lles ou même de Berthe ? Ne frayant pas avec les vieilles assises sur les bancs de l’Île ni les habituées de l’épicerie ? Ni avec les voisines de la maison, bourgeoises et citadines en vacances, nanties d’enfants et petits-enfants ? Que pouvaient-ils penser de cette femme seule ?

J’avançais sans plus voir le paysage tant j’étais prise par l’histoire que je me racontais. Tu ressasses, me dirait Denis, ce qui me t sourire. La sonnerie du téléphone acheva de me réveiller.

C’était cette fois l’inspecteur Brun : pourrais-je être chez moi pour cinq heures ?

J’acquiesçai, comme absente. Je devais avoir une drôle de voix.

Ce serait au retour de chez Yvonne, et je me suis demandé dans quel état, alors, je me trouverais.

OceanofPDF.com