La maison de Bretagne
Lundi
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J’ai dormi d’une traite dans ma chambre. Celle où j’avais dormi, été après été, pendant tant d’années. Où je m’étais promis de ne jamais revenir. Me suis réveillée abrutie. Aussi épuisée que si l’on m’avait battue. Mais neuve.
Je m’étais couchée la veille sans même me déshabiller. Sans me soucier de l’absence de draps ; je m’étais seulement abritée sous une couverture, que j’avais trouvée pliée au pied du lit. Un simple jeté de coton blanc recouvrait le matelas. Ce matin je l’ai reconnu, ce jeté brodé ; il faisait partie du trousseau de ma grand-mère. Enfant, je m’en faisais une jupe, les jours d’ennui, pour me déguiser en princesse. Absurde, ce souvenir arrivé là tout à coup. « Regardez-moi cette petite folle ! », riait Berthe, ravie. Ma mère, survenue, m’intimait l’ordre de ranger ces oripeaux et de m’habiller correctement.
La voix d’Anne-Marie, sa dureté, sa sécheresse. Une voix de professeur de mathématiques plutôt que de littérature ! Souvent je m’étais demandé comment elle faisait pour parler de poésie à ses élèves. Leur lire « L’Invitation au voyage », des choses comme ça, si douces, si belles, si secrètes. Heureusement, même si nous étions élèves dans le lycée où elle enseignait, je n’ai jamais été inscrite dans sa classe : elle y avait veillé. Ma sœur non plus. Sa classe, pour ma mère, c’était chasse gardée. La seule chose, peut-être, qu’elle a jamais cru posséder. Pas question d’y mêler la famille.
Et voilà que je l’entendais, cette voix, comme si rien ne s’était passé, comme si nous étions alors. À croire que le choc de la veille m’avait mystérieusement permis de retrouver le passé.
C’était le froid du matin qui m’avait réveillée. J’ai couru à la fenêtre, et j’ai repoussé les volets pour regarder le ciel : l’air frais de la mer m’est arrivé comme un ami oublié. Il ne faisait pas encore tout à fait jour : des lueurs rouges se dessinaient à la lisière du ciel et de l’eau. Le reste était sombre ; le village absolument silencieux ; la mer, une masse grise, immobile, muette. En arrivant, je l’avais à peine regardée. Presque invisible ce matin, elle ne se signalait que par son odeur, cet inoubliable parfum d’ailleurs qui m’avait si longtemps accompagnée.
Quelle heure pouvait-il être ? Sans doute autour de huit heures. Le souvenir de ce qui s’était passé la veille au soir m’est alors revenu. Mais sans brutalité, comme on se souviendrait d’un rêve inconsistant, ou. Ça n’avait plus aucune réalité : presque une chimère, le mort de la chambre du bas, les gendarmes, le policier, l’odeur de son cigarillo, les yeux inquiétants de la femme à l’ordinateur. Quant au fantasme qui m’avait un instant si violemment troublée, cette vision fugitive de mon père, mieux valait n’y plus penser.
En revanche le rappel des obligations à a ronter aujourd’hui m’a assaillie : l’inspecteur de police de Quimper allait revenir. Quand ? Il ne me l’avait pas précisé. Il fallait que je m’apprête à le recevoir.
J’ai aussi pensé au programme initialement prévu pour ce lundi et pour mardi : les rendez-vous avec l’agent immobilier et le notaire. Mais ça, c’était dans une autre vie. Je devais tout de suite les décommander. Or cette simple démarche me pesait incroyablement. Quelle excuse invoquer ? Que j’avais trouvé un cadavre chez moi ? Que pour le moment j’étais occupée, que je reprendrais contact ?
Je me suis lavée à l’eau froide, par paresse de mettre en marche l’antique chau e-eau dont j’avais oublié le fonctionnement, comme, la veille, j’avais hésité à retrouver l’emplacement du compteur électrique. Pauvres locataires de vacances, ai-je pensé, qui avaient dû se contenter tous ces étés du confort rudimentaire de la maison, en dépit des relances que m’adressait régulièrement l’agent immobilier ! Certes le loyer demandé n’était pas élevé, mais tout de même ! Cette salle de bains, à peine améliorée depuis l’installation de Berthe et Étienne, quelle honte ! Une douche spartiate, un lavabo de faïence aux robinets piquetés de rouille, une tuyauterie vétuste et bruyante à la moindre utilisation… Pourquoi cette incurie de ma mère, de moi-même ? Le manque d’argent, oui, peut-être. Mais il y avait autre chose. Pour moi en tout cas. On aurait dit que c’était à la maison que j’en voulais. La maison que je détestais. Que je punissais. Que j’aurais inconsciemment voulu détruire.
À gauche de la salle de bains, je trouverais la chambre de ma sœur. Je ne suis pas entrée. Je savais trop ce qui m’y attendait : le vide de son absence, et un silence accusateur. Le reproche aigu de mon abandon. La dénonciation de ma lâcheté, ou plutôt de ma complicité. L’avais-je jamais aimée, la pauvre lle ? Est-ce que je l’avais aidée quand j’avais compris ce qui se passait ? Est-ce que j’avais essayé de lui parler, de comprendre la détestation où elle était de nous tous ? Pas étonnant qu’elle n’en ait pas voulu, de cette maison. Qu’elle l’ait rejetée, avec le reste. Je me rappelais ses larmes, ses colères, sa violence. Ses frasques amoureuses et les autres…
Son départ : un soulagement. Je m’en lavais les mains, en quelque sorte, de son histoire.
Au fond du couloir, juste au bout, je n’avais pas envie non plus de m’approcher de cette pièce : la chambre des parents. Nous l’appelions comme ça, alors que depuis longtemps Albert était parti et que ma mère dormait seule dans le grand lit. Comme une veuve. Comme la veuve qu’avait été sa mère. Autrefois c’était la chambre de Berthe et Étienne, quand ils avaient acheté la maison, dénichée au cours de leurs premières vacances, et payée dans l’enthousiasme, avec leur peu d’argent. Ils y avaient été heureux, chaque été. Anne-Marie était née… Comme elle racontait bien, Berthe. Comme j’aimais l’écouter dire cette histoire simple, cette saga des origines. Mais Étienne, malade depuis ses années de captivité, était mort – la petite lle n’avait que huit ans –, et Berthe était restée seule dans la grande chambre. C’est bien plus tard, au mariage de sa lle, qu’elle avait émigré dans la chambre du bas. Et puis, Anne-Marie à son tour, avec l’abandon de son mari, s’était retrouvée seule.
Ce n’est pas pour rien que, dans le pays, on appelait notre maison la maison des veuves. N’étais-je pas, moi aussi, dans ma solitude, une espèce de veuve ? Seule, mais cette fois par ma faute ! Incapable, Dieu sait pourquoi, de vivre avec un homme. Le pauvre Denis, celui que maman nommait par souci de respectabilité « ton petit ancé », en avait fait les frais. Et Armelle ? Armelle ! N’était-elle pas, dans sa solitude, une manière de veuve elle aussi ?
C’était comme si une fatalité s’attachait au destin des femmes de cette maison.
Vite, j’ai quitté le premier étage, troublée de l’a ux de ces réminiscences, de cette brusque présence des choses du passé. De l’apparition dans ma tête de l’idée d’une répétition des vies.
En bas, dans la salle, il faisait grand jour. J’en ai été tout éblouie. J’avais oublié que la veille au soir, j’étais si lasse après le départ des policiers que je n’avais pas eu le courage de fermer les lourds volets.
Dans l’élémentaire coin cuisine aménagé au fond de la pièce, je me suis préparé un café – j’avais trouvé par miracle un paquet entamé, abandonné par les locataires sur une étagère. Seule concession à la modernité, une cafetière électrique Moulinex – mon dernier achat ! – trônait sur le petit plan de travail. Les tasses, c’étaient celles d’autrefois, de robustes tasses de faïence blanche qui avaient résisté au temps. Pas comme les bols à bordure bleue marqués à notre nom, le mien, Claire, celui d’Armelle. Sur celui de maman, on lisait simplement maman. Pour nous, elle n’avait pas de prénom, maman. Et, depuis la mort de sa mère, il n’y avait plus personne à la maison pour l’appeler Anne-Marie. C’était un prénom pour nous privé de sens. Cassés, les trois bols, disparus avec notre adolescence ; remplacés par les grosses tasses blanches de l’âge adulte, devenues celles des vacanciers de passage.
Il m’a semblé délicieux, ce café solitaire, que j’ai savouré debout devant la fenêtre. Par ennui de m’asseoir à la grande table vide. Et puis de cette façon je voyais mieux la mer : belle, incolore sous le ciel pâle, étale, en attente. Je la regardais et je ne pensais à rien. Oubliée, l’a aire du mort de la chambre de Berthe. Inexistante.
Des gens sont passés devant la maison. S’interpellant, riant. J’étais étonnée de la sonorité de leur voix dans le matin. De ma place, je ne distinguais pas leurs visages. Ils n’étaient que des silhouettes. Ils portaient des bonnets de laine bleus et des coupe-vent. Peut-être qu’ils partaient en mer. Peut-être qu’ils étaient en vacances. Un moment, comme ils s’éloignaient, je me suis attardée à imaginer ce que pouvait être leur vie. Cette voix plus grave, ce devait être celle du père. Et puis il y en avait une autre, plus jeune, un peu stridente : la lle, sans doute ? Je les ai enviés. Mon père parlait toujours d’acheter un bateau. Il ne l’a jamais fait. Faute d’argent bien sûr. Mais comme il m’avait fait rêver ! « Tu verras, ma chérie, quand on aura le bateau… » Je l’entends encore… Pourquoi est-ce que je pensais à ça ? J’avais oublié ces choses-là depuis si longtemps. Ces rêves avortés.
J’ai tressailli quand j’ai entendu tinter la petite cloche qui depuis toujours sert de sonnette, l’agent immobilier m’en fait assez le reproche : « Mais en n, madame Werner ! Pas même une sonnerie électrique ! À notre époque ! Les locataires ne comprennent pas ! »
Ce visiteur matinal, c’était sûrement l’inspecteur de Quimper. Et toute l’angoisse de la veille m’est brutalement revenue.
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