La maison de Bretagne

Marie Sizun · Chapitre 30 sur 44

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La maison de Bretagne

Déjà jeudi ! Je…

Déjà jeudi ! Je ne sais pourquoi m’angoisse autant l’approche de mon départ. J’en viens presque à souhaiter d’être retenue par la reconstitution policière envisagée un moment. Si je pars dimanche comme il est prévu, que le temps qui me reste à passer ici est court ! Il me semble que j’ai encore tant de choses à faire ! Il faut d’abord que je revoie Yvonne, ne serait-ce que pour la remercier de ce qu’elle m’a apporté, sceller notre amitié. Irai-je chez elle cet après-midi ? Ou dès ce matin ? Non, les rafales de vent qui secouent les volets si péniblement attachés me dissuadent de sortir maintenant. Et je me sens si bien à la maison avec cette tempête tout autour, bizarrement protectrice. Bien sûr que je l’aime cette maison.

Dans l’après-midi il s’est mis à faire très froid. Il semblait qu’on entendît plus distinctement les rafales s’abattre sur le toit, les murs. J’ai eu envie de faire du feu, comme, autrefois, certains jours d’été où le temps avait fraîchi et qu’Armelle et moi faisions une ambée dans la cheminée pour nous réchau er. C’était si gai, je me souviens, le grésillement de la amme sur le petit bois dont nous disposions, les cartons, les journaux que nous fourrions dans l’âtre, faute de bûches. Très vite l’odeur alarmait Anne-Marie depuis sa chambre : « Qu’est-ce que vous fabriquez ? Vous allez nir par mettre le feu ! vous savez bien que la cheminée n’est pas ramonée ! » Elle ne l’était jamais, faute d’argent, mais ce n’était pas notre souci.

Je me suis assise un moment à regarder mon maigre feu, comme autrefois. Il m’aurait fallu un pull-over plus chaud, mais j’étais partie avec une valise très légère. En septembre nous laissions toujours sur place ici les vêtements dont nous n’aurions pas l’usage à Paris, vieux pulls bons pour la campagne, vêtements trop estivaux, maillots de bain, chapeaux de soleil. À la mort de maman, comme j’étais bien décidée à ne jamais revenir sur l’Île, et qu’il fallait faire place nette pour les locataires, j’avais demandé à l’agent immobilier de débarrasser pour moi les chambres de ces vêtements et objets personnels et de les mettre en sécurité. Il avait tout remisé, m’avait-il dit, dans la grande armoire de la salle du bas, celle où d’habitude nous rangions le linge : la seule qui fermait à clé. J’allais bien trouver là un vieux pull-over qui m’aille ?

La clé était déposée dans un recoin secret de la cheminée où je la trouvai aisément. J’ai ouvert les deux larges portes de bois de l’armoire de Berthe, découvrant du même geste dans des e uves de lavande les piles de draps brodés et de taies à volants sur une planche, sur l’autre les nappes et serviettes, les unes damassées pour les grands jours, les autres plus ordinaires, tout cela semé de sachets parfumés. Tout en bas de l’armoire, j’ai retrouvé, comme nous l’avions laissé, le linge à raccommoder, des pièces de tissu neuf à coudre, une grande corbeille à ouvrage, des pelotes de laine intouchées, un tricot commencé, resté monté sur ses aiguilles. Sans doute le dernier travail de Berthe, laissé en attente. C’est tout en haut de l’armoire, sur les derniers rayonnages d’habitude laissés vides, que je devais chercher ce qui m’intéressait avec le reliquat de nos derniers étés, des livres, ceux que nous venions de lire, ceux dont nous n’avions pas besoin à Paris et divers objets personnels, abandonnés dans les tiroirs des commodes ou sur une table. Est-ce que nous pensions à ranger quand nous savions retrouver tout cela aux vacances suivantes ? Est-ce que nous pouvions supposer que nos a aires personnelles seraient con ées à un étranger, en l’occurrence cet agent immobilier ? et maintenant moi-même.

J’ai approché un tabouret de l’armoire de façon à atteindre commodément les planches du haut. J’ai d’abord retrouvé ces robes façon Laura Ashley, qui avaient été les nôtres, blanches et roses pour moi et Armelle, grises pour Anne-Marie. C’étaient nos robes d’été les plus présentables, et je nous ai revues déambulant par les rues de Pont-l’Abbé ou de Quimper, comme trois pensionnaires, ai-je pensé. Et est-ce que ce n’était pas le terme qui convenait, pour notre mère qui n’avait plus de mari et nous qui n’en avions pas encore ? Et puis sont venus les maillots, un très vieux costume de bain noir qui avait été le tien, maman, mais depuis longtemps tu ne te baignais plus. Et comme il était démodé, ce maillot, avec son nœud noir sur la poitrine ! Nos deux-pièces à nous, un rouge et un bleu, le tien, Armelle avec son haut à peine susceptible de loger tes seins menus et ce bas minuscule, si indécent, ma pauvre chérie. Il y avait aussi des colliers de pacotille achetés au marché, en plastique, en bois peint, ou faits de coquillages, laids et un peu cassés, choisis on ne sait comment, gardés on ne sait pourquoi ; ceux-là étaient à nous, les lles. Pour Anne-Marie, il n’y avait rien de ce genre. Le seul collier que je lui aie jamais vu, c’était celui en argent que mon père lui avait o ert, et dont elle s’est débarrassée en le donnant à une cousine, le jour de la grande épuration.

Dans le fatras des livres déposés là, il était facile de reconnaître la propriétaire de chacun : pour ma mère un Apollinaire dans une édition de poche couverte de notes au crayon, sans doute la dernière lecture de cet ultime été, laissée sur sa table de nuit ; pour Armelle un polar à la couverture colorée, violente, comme elle les aimait, oublié dans sa chambre des années plus tôt, la dernière fois qu’elle était venue, l’été 98 ? Elle avait vingt-trois ans. Et en n diverses lettres, trouvées dans les tiroirs, adressées à l’une ou à l’autre, très peu à ma sœur et moi, mais un paquet plus épais, fermé d’un élastique, était au nom d’Anne-Marie Werner ; ainsi qu’un petit agenda – un mince carnet, très ordinaire – lui appartenant, semblable à ceux que je lui avais souvent vus entre les mains, où elle devait noter des heures de rendez-vous de médecins, des horaires de train… Quoi d’autre ? Mais celui-ci, c’était celui de sa dernière année, 2010. Il s’arrêtait au 20 septembre.

Je n’avais pas trouvé le pull-over dont j’avais besoin, mais j’avais cela, ce paquet de lettres, ce trésor, et le cœur me battait de sentiments mêlés. Je sentais qu’il y aurait là ce que je cherchais. Bien sûr, c’était là.

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