La maison de Bretagne
Mais non ! Sur…
Mais non ! Sur le seuil, à contre-jour d’un grand ciel blanc, se tenait un jeune homme, inconnu, souriant. Un petit rouquin au visage ouvert. « Julien Legall, me dit-il en me tendant une main aimable. Du Télégramme. Vous pouvez m’accorder un instant ? Ce ne sera pas long… »
J’avais oublié : l’inspecteur Brun m’avait pourtant avertie que j’aurais la visite de journalistes. Je ne pouvais pas m’y opposer. Le garçon voulait faire un cliché de la maison où les choses s’étaient passées. Je me dis qu’avec cette photo de « la maison du crime » dans le journal les curieux n’allaient pas tarder à dé ler. Mais après tout quelle importance ? J’étais si ahurie et si mal en point que cela m’était indi érent.
Pendant que je le faisais entrer, j’ai à nouveau pensé qu’il me fallait démettre au plus vite mon rendez-vous de l’après-midi avec l’agent immobilier. Si désagréable que ce soit, après, je serais tranquille. Comme en vacances ! Vacances ? Quelle idée saugrenue ! J’étais sûrement très fatiguée.
Le journaliste – vingt ans, vingt-deux tout au plus, des traits encore enfantins que cherchait à vieillir une courte barbe – s’est assis sur une des chaises disposées autour de la table ; moi sur une autre. Il m’a demandé de raconter comment les choses s’étaient passées à mon arrivée, ce dimanche soir. Je l’ai fait simplement. Ce devait être la troisième fois que je faisais ce récit. Je ne ressentais plus aucune émotion, mais comme un étonnement d’être là, dans cette maison, coincée par les circonstances. J’ai parlé au jeune homme de la chambre de Berthe, lui ai montré dans le couloir la petite porte aux scellés. Il a pris deux ou trois notes au crayon sur un carnet à spirale ; puis il a demandé à photographier. Ce qu’il a fait avec sérieux, très professionnel. Une photo de la porte de la chambre, une photo de la maison du boulevard de l’Océan.
« Et ça paraîtra quand dans le journal ? ai-je demandé.
— Demain matin, m’a-t-il èrement répondu. »
Je lui ai souri et lui ai proposé un café. Il m’a remerciée, mais il n’avait pas le temps. Il devait faire deux autres reportages dans la région. Puis il a ajouté que demain, si je voulais, il passerait m’apporter Le Télégramme pour que je lise son article. J’ai trouvé ça très gentil, mais je ne voulais pas qu’il se dérange. Il m’a assuré que non, il n’y aurait aucun dérangement, il habitait ici, tout près, chez sa mère, rue des Dentellières. « Ah ! rue des Dentellières, ai-je fait aussitôt. Je vois très bien… », et en même temps me venaient des souvenirs de cette rue toute voisine où nous allions jouer à cache-cache, Armelle et moi, quand nous étions petites. « N’allez pas trop loin, criait maman, du seuil de la maison, pas plus loin que la rue des Dentellières ! » Je ne sais pourquoi ce nom chargé de mystère et de poésie me semblait déjà un pas vers l’aventure. Et, la surprise de ce souvenir ancien, aujourd’hui, c’était comme une parenthèse lumineuse. Une éclaircie dans la pesanteur du présent.
Le jeune homme me regardait sans rien dire. Et puis, un peu abruptement il a dit : « Ça a dû tout de même vous faire un sacré choc, hier soir, quand vous êtes arrivée, de trouver ce mort chez vous ? »
Un sacré choc ? J’ai souri. Oui, un sacré choc. On peut dire ça de cette façon. Il ne pouvait pas savoir en quoi, au juste, avait consisté ce choc. Il aurait été étonné de l’apprendre. J’ai acquiescé. Il était gentil ce garçon. J’étais contente, nalement, qu’il soit venu.
Il avait garé sa moto de l’autre côté de la rue. Il m’a serré la main en souriant. « Eh bien à demain, madame. Et bon courage ! » m’a-t-il dit maladroitement avant de traverser.
J’ai refermé la porte, toute songeuse, ses dernières paroles encore à l’oreille. Il pensait évidemment à l’e roi que devait me causer cette a aire.
Un sacré choc, avait-il dit. S’il savait que c’était moins la découverte du mort qui m’avait bouleversée que l’idée insensée qui m’avait alors traversée. Comme un éclair. À cause des cheveux blonds aperçus. De la longue silhouette juvénile. Si semblable à l’autre. Ce fantasme du retour du père, ce rêve traîné toute l’enfance. Jamais guéri. Et ressurgi dans l’éclair de folie de l’adulte que je suis.
Et voilà qu’elle revenait, cette histoire, qu’elle me frappait en plein cœur.
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