La maison de Bretagne

Marie Sizun · Chapitre 20 sur 44

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La maison de Bretagne

Comme j’arrivais au boulevard…

Comme j’arrivais au boulevard de l’Océan, j’ai vu de loin qu’il y avait des gens devant la maison, quelques personnes qui scrutaient avec curiosité la façade aux volets ouverts. Quelqu’un cherchait même à voir à travers une fenêtre du rez-de-chaussée. L’article du Télégramme avait porté ses fruits.

Mieux valait fuir. Je gagnai discrètement ma voiture et démarrai. Il était presque 13 h 30. J’avais faim ; le mieux était d’aller déjeuner dans une crêperie de Pont-l’Abbé. Au moins, là-bas, personne ne me connaissait.

J’avais oublié la mélancolie de la petite ville, grise même par beau temps. C’étaient tous ces toits d’ardoise haut perchés qui l’assombrissaient, coi ant des immeubles de deux ou trois étages, collés les uns aux autres, penchés sur de petites places et des rues étroites ; et aussi les arbres – si absents de notre Île lumineuse –, mais ici en nombre, larges platanes, marronniers généreux, tilleuls dont le feuillage déjà étri tamisait le jour hésitant d’octobre. Des cohortes de voitures – en trois jours j’avais presque oublié cette grisaille –, stationnées le long des trottoirs, entassées sur les deux parkings du centre, achevaient d’obscurcir l’atmosphère.

Il n’y avait personne dans les rues : l’heure du déjeuner ramenait les gens chez eux, hors saison beaucoup de restaurants étaient fermés. Mais j’ai retrouvé la crêperie où, autrefois, nous allions avec maman et Armelle, dans une petite rue de côté. Rien n’avait changé – l’enseigne, une Bigouden à haute coi e – était toujours là, mais vu la maussaderie du temps, il n’y avait personne en terrasse.

Un instant, c’est pourtant là, assises à l’angle de la terrasse, que je les ai revues, Anne-Marie et ses deux lles, alors presque aussi grandes qu’elle. Comme un vieil instantané, persistant dans la mémoire. La dernière image, peut-être, d’une vie familiale aux apparences normales. Moi, dix-neuf ans peut-être, Armelle quatorze. Toutes les trois en robes d’été de même style, classique, de bon goût bourgeois. Toutes les trois encore à peu près à l’unisson. C’est un peu plus tard qu’Armelle commencerait de s’a ranchir par sa mise et ses propos ; se mettrait à « détonner » ; mais alors, nous n’irions déjà plus au restaurant ensemble, ni ailleurs, tant Anne-Marie était peu soucieuse de l’exhiber.

J’ai cru entendre la voix de ma mère, tranchante et déjà ennuyée : de toute évidence elle se dévouait à sortir ses lles.

« Alors, les enfants, qu’est-ce que vous prendrez ? Jambon-fromage, Claire, comme d’habitude ? Et toi Armelle, que vas-tu trouver pour te singulariser ? » La serveuse malingre, debout à côté de notre table, prenait note de la commande, non sans nous avoir jaugées d’un coup d’œil, je le voyais bien. Elle savait, elle avait deviné que dans cette famille-là, quelque chose n’allait pas. Et j’étais son regard, sa complice.

Est-ce que nous parlions à table, lors de ces rares sorties ? Je ne sais pas. Je ne sais plus. Le regard de maman, entre deux bouchées,

xait quelque chose au-dessus de nos têtes, un point imaginaire, le

même sans doute qu’elle cherchait lors de nos interminables et pourtant frugaux repas à la maison de l’Île. Armelle, absente, tête baissée sur son assiette, semblait plongée dans un rêve intérieur.

Comme un choc pour moi de retrouver ces images.

Je me suis installée à l’intérieur. La salle, ombreuse, était aussi déserte que la terrasse. Assise à une petite table près du comptoir, j’ai vite commandé ma crêpe – jambon-fromage, bien sûr, maman –, et, je ne sais pourquoi, j’ai eu tout à coup envie de pleurer.

Je me suis dépêchée d’avaler et de payer, de fuir cet endroit.

J’ai repéré en sortant l’enseigne d’un supermarché à proximité et j’ai décidé de faire des courses alimentaires pour plusieurs jours. Combien au fait ? Combien de jours me restait-il à passer ici ? Combien de temps la police aurait-elle besoin de me garder ? Demain, ce serait déjà mercredi ! Comme tout cela avait passé vite. Je me suis surprise à compter en jours de vacances. Comme autrefois.

Le tour du supermarché m’a presque amusée ; je retrouvais le souvenir de ces expéditions alimentaires dont, Berthe devenue trop âgée, Armelle et moi avions seules la charge. C’était pour nous comme une évasion, pas du tout une corvée, ces fameuses courses hebdomadaires. Et, soudain, j’ai revu l’Armelle des bons moments de son adolescence. Je crois bien que c’est la seule occasion où je la voyais un peu gaie, ma petite sœur. Gaie d’une vraie gaieté, pas celle de l’ivresse que je devais lui connaître plus tard. Ni de la surexcitation de la drogue. Les jours de courses, nous gagnions à bicyclette un petit supermarché à trois kilomètres de l’Île, à Combrit – sur nos deux vieux vélos, rouillés et démodés –, mais dès que j’ai eu le permis, nous avons pu prendre la voiture de maman. Malheureusement, c’est là aussi, au supermarché, que nous retrouvions parfois les garçons de la plage, ceux qui ont longtemps tourmenté la pauvre lle.

Claire-l’obscure, comme m’a surnommée un jour maman dans un moment d’expansion, voilà qui m’allait bien. Anne-Marie était d’une redoutable lucidité. Seulement les terribles choses qu’elle comprenait semblaient lui être indi érentes.

J’ai entassé mes provisions dans la voiture en songeant à tout ça. Est-ce que tu me vois, Armelle, depuis ta lointaine Angleterre ? Tu te rappelles nos fous rires, cette jeunesse qu’il y avait en nous, la meilleure part, je crois, et ces rares instants où, malgré tout, nous avons été sœurs ?

Ta voix soudain retrouvée. Qui me vrille le cœur.

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