La maison de Bretagne
Pour rentrer je suis…
Pour rentrer je suis passée, cette fois, par la Pointe, tout au bout de l’Île, sa pointe extrême, d’où l’on a une si belle vue sur la mer et son con uent avec la rivière de Pont-l’Abbé. Je suis arrivée par les rues de l’arrière du port, puis j’ai pris l’escarpé raidillon qui domine la mer et serpente devant cette petite maison accrochée au rocher que chaque hiver les vagues inondent. Arrivée à la Pointe, je me suis accoudée au parapet d’où l’on voit, derrière le phare à carreaux noirs et blancs de la Perdrix, le rivage de Loctudy, brumeux cet après-midi. Dans la grisaille on distinguait, taches blanches à peine esquissées, les villas 1900 qui, autrefois, me faisaient rêver. Il me semblait, mais je me trompais peut-être, que mon père avait peint – ou n’était-ce qu’une aquarelle ? – ce paysage. Oui, ce blanc un peu tremblé des villas dans la brume, je croyais me le rappeler.
Ça ne m’était pas arrivé depuis longtemps de penser aussi intensément aux tableaux d’Albert. Ceux que je connaissais du moins, ceux que j’avais eu le temps de regarder, puisque après son départ maman avait détruit ce qui était resté à Paris, les quelques toiles accrochées dans l’appartement, ou celles qu’il avait laissées dans son atelier après avoir expédié le reste en Argentine.
De mon père je ne possédais donc aucune œuvre. La seule chose qui me restât, c’était le souvenir des toiles qu’il m’avait montrées ; et quelques reproductions trouvées ici et là, sur internet, parues dans des revues oubliées. Il avait connu, semble-t-il, un certain succès, là-bas, en Amérique du Sud, du moins les premières années. C’est de cette courte période que datait l’argent envoyé, un jour, à Paris. Je me rappelle la joie qui m’avait envahie, ma erté, en dépit de l’amertume a chée par maman, quand il avait envoyé cet argent à la maison. Mais ce qui s’était passé ensuite pour Albert, je n’en savais rien, ou presque. Peut-être aussi ne voulais-je pas le savoir. Le bref article de journal relatant sa mort en 1986 (cinq ans après son arrivée) le désignait brièvement comme artiste peintre. Sans plus. Ce qui renforçait l’idée que son premier succès avait été éphémère. Et on pouvait se demander quelle avait été son existence ensuite ?
Sa peinture, autant que je puisse en juger – en fait la connaissance que j’en ai, si lointaine, si incomplète, ressemble à un rêve –, était simple, brutale, comme étrangère à sa formation classique aux Beaux-Arts. Il n’appartenait à aucune école, je crois. Il peignait, entre guratif et abstrait, avec des teintes singulières, sombres, heurtées, la mer, le ciel, des arbres ; quelquefois des personnages, simplement esquissés : un enfant, une femme, un chien. Oui, je me souviens de ce détail, de ce chien à peine guré au bas d’une grande toile. C’était la couleur qui l’intéressait, plus que le dessin. Et les paysages plus que les personnes.
Petite, j’ignorais tout de son travail. Il n’en parlait pas. Je savais à peine ce qu’il faisait, pourquoi il allait chaque jour s’enfermer dans cet atelier de la rue de Vaugirard. Ce que cela signi ait d’être peintre. Jusqu’à ce jour mémorable où il m’a emmenée avec lui à son atelier. Il m’a promenée devant ses tableaux, parlant, racontant à propos de chacun une histoire. M’expliquant des couleurs. Commentant des formes. Puis il m’a mis un pinceau à la main devant une toile vierge. « Allez, vas-y, Claire, c’est à toi ! » Je n’ai pas demandé ce que je devais faire, je n’ai rien dit, j’ai posé une touche de bleu sur la toile blanche, puis une autre de jaune, et de nouveau une plus épaisse de bleu et c’était bon de voir les couleurs se fondre et s’animer, découvrant des verts improbables, d’autres bleus, d’autres jaunes, et formant des espèces de gures si inattendues, que j’en avais été toute transportée.
« Tu vois de quoi tu es capable, ma petite lle ! », disait mon père, et je le croyais, et j’étais dans tout le bonheur qu’un père peut donner à son enfant. Ce souvenir-là, si précis, qui me revient toujours.
Peu après, il m’a o ert ma propre boîte de peinture à l’huile. Ma mère haussait les épaules. Cette première boîte de peinture à laquelle je tenais tant, bien sûr qu’elle a fait partie de la razzia vengeresse opérée par elle après le départ de son mari sur tout ce qui pouvait le rappeler, lui et sa peinture. Surtout sa peinture. Ce qui ne m’a pas empêchée de continuer à peindre en cachette : Berthe, complice, m’avait o ert, à l’insu de maman, une boîte d’aquarelle ; au lycée, plus tard, peindre faisait partie du programme scolaire et j’ai trouvé des professeurs pour m’encourager. Mais quand, après le bac, j’ai émis le désir d’étudier les Beaux-Arts, Anne-Marie s’y est fermement opposée. Elle avait vu mes tableaux. Ils ne valaient rien, je n’avais aucun talent. Pas plus que mon père, disait-elle, les faits l’avaient montré. Allais-je suivre le même chemin ? Ne devais-je pas croire la pauvre femme qui s’était sacri ée, avait payé de sa jeunesse l’irresponsabilité de son mari ?
De guerre lasse, à demi convaincue – ma mère commençait à me faire pitié, et puis elle avait peut-être raison – j’ai opté pour les études de droit qu’elle me conseillait : « Toi si méticuleuse, si ordonnée, et avec ta mémoire, tu feras merveille ! », me disait-elle, elle d’habitude si avare de compliments. Je n’ai pas fait merveille, il s’en faut ; j’ai laborieusement accompli des études qui m’ont conduite à un métier qui me fait vivre mais que je n’aime pas.
C’est seulement à la mort d’Anne-Marie que j’ai timidement recommencé à peindre, pour moi, comme à la dérobée. En peintre du dimanche. Et sans rien montrer à personne. Si, parfois, à mon ami d’alors, Denis, que, par ailleurs, je malmenais : lui m’a encouragée, il faut lui rendre cette justice ; comme m’a soutenue ensuite le petit cénacle d’une association de peintres de quartier, sur la valeur et le jugement desquels je ne m’illusionne pas.
Parfois il m’arrive pourtant de croire que je suis capable de peindre comme je le voudrais, que je pourrai faire de la vraie peinture. Ainsi à l’instant, sur le port, dans l’émotion que j’éprouvais à regarder la mer comme si je la voyais à travers le regard de mon père, j’ai eu le sentiment que je savais l’essentiel, que j’arriverais à exprimer ce que je sentais. Que c’était là, tout près… L’intensité d’un tel moment de bonheur n’en est-elle pas le signe ?
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