La maison de Bretagne

Marie Sizun · Chapitre 23 sur 44

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La maison de Bretagne

Ce soir-là, je n’ai…

Ce soir-là, je n’ai pu penser qu’à maman.

Je me suis rappelé la dernière soirée que nous avions passée ensemble, sur l’Île, lors de mon tout dernier été avec elle, donc juste avant ces deux années où elle est venue seule.

Il avait soudain été décidé – je ne me rappelle plus pourquoi, une question de date pour moi, je crois – que, cette fois, je quitterais l’Île seule à la n du mois d’août, en voiture, et qu’elle rentrerait en septembre pour la première fois par le train. Cette décision avait, je m’en souviens encore – même si aujourd’hui cela peut sembler à beaucoup dérisoire –, quelque chose d’important, de solennel, du moins je le ressentais, moi, de cette façon, comme si j’entérinais un acte grave, dé nitif, bien plus grave que lorsque, à Paris, vingt-cinq ans plus tôt, j’avais quitté l’appartement familial pour vivre dans un studio, non loin de mon bureau (studio que je quitterais à la mort de maman pour retourner rue Lecourbe !). Paris, ça ne comptait pas. Ici, dans la maison de Bretagne, laisser ma mère seule, cela tenait de la séparation, du divorce ; c’était bien ainsi que je l’entendais, me semble-t-il. Je voulais en n dissocier nos vies. Cesser de calquer ma vie sur la sienne. Armelle l’avait bien fait, elle, et des années avant moi !

Sur le moment ce n’était pas clair dans ma tête. Juste inconscient. Mais c’était un acte violent. Intensément ressenti. Par maman aussi sans doute.

Je partirais le lendemain matin. Elle avait tenu à préparer elle-même notre dernier dîner. « Tu as assez à faire avec ta valise », m’avait-elle dit. Je n’ai aucun souvenir de ce que nous avons mangé. Je n’avais pas faim, j’étais tendue, anxieuse sans bien savoir pourquoi.

Elle avait mis un couvert plus soigné qu’à l’habitude, à l’extrémité droite de la grande table, que baignait la lumière oblique du dernier soleil de la journée, et nous étions là, face à face, un peu perdues, moi troublée malgré moi, elle plus distante encore que d’habitude, et cherchant peut-être à masquer sa tristesse.

De quoi avons-nous pu parler ? Je ne me souviens que des silences, longs, entre des banalités informatives : à quelle heure je comptais partir, est-ce que je déjeunerais en route, à quelle heure arriverais-je à Paris ? Je me rappelle sa voix monocorde, raisonnable, ennuyée me semblait-il, plutôt que triste. La mienne, nerveuse, agacée, traduisant en fait mon agitation, mon malaise. C’était comme si une autre pensée, non dite, à peine formulée dans ma tête, se superposait à la pauvreté de mes propos.

Combien de temps pensait-elle rester sur l’Île, après mon départ ? Quinze jours, tant que ça ! m’étais-je étonnée. Mais la petite épicerie, qui sert des repas tout prêts aux personnes seules, la dépannerait. Et puis, lui disais-je avec indi érence, quinze jours seraient vite passés.

Pas une fois, au cours de ce dîner, nous n’avons évoqué nos souvenirs. Pas un mot d’Albert. Pas un mot d’Armelle. Ou même de Berthe. Et c’était pourtant comme si leurs ombres étaient là, invisibles, qui passaient entre nous.

J’ai dû invoquer la fatigue pour monter me coucher tôt. Je ne l’ai pas aidée à débarrasser, faire la vaisselle. Comme j’esquissais un geste vers les assiettes, elle m’a dit de laisser, qu’elle se débrouillerait très bien toute seule. « Tu crois vraiment ? », ai-je faiblement insisté. Elle m’a répondu par un certainement sans réplique possible.

Je suis allée l’embrasser. Je savais que je la reverrais le lendemain avant de partir, et plus tard à Paris, où en e et je l’ai revue plusieurs fois au cours de ces deux années. Mais ce soir-là, au moment de ce baiser sans tendresse, j’ai eu le sentiment que c’était le dernier que nous échangions, ma mère et moi. Et que je la quittais dé nitivement. Je quittais la maison, et elle était la maison. Ce qui en restait.

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