La maison de Bretagne
Je la connaissais bien,…
Je la connaissais bien, cette promenade. Mais, aujourd’hui, c’est avec ma mère que je voulais la faire, tout près d’elle, en elle, dans l’espoir un peu fou de deviner ce qu’elle pensait quand elle partait comme ça, toute seule.
« Je sors », disait-elle simplement, et il ne nous serait pas plus venu à l’esprit de demander à l’accompagner qu’à elle de nous le proposer. Elle voulait être seule, comme elle était seule dans la lecture de ses livres. Seule à dormir tard le matin, au temps de nos derniers étés. Seule à garder le secret de ce qui s’était réellement passé entre son mari et elle. Seule à savoir qui était le père d’Armelle. Seule à savoir ce qu’il était réellement advenu d’Albert.
J’ai marché dans tes pas, maman, côté rivière. Ce côté où l’on est tranquille, où l’on ne rencontre presque personne. Les gens ne se baignent pas là, ou rarement, car ce n’est pas vraiment la mer : l’eau de la rivière ne semble pas aussi claire que celle de la plage, le sol y est par endroits tapissé de galets rudes, on peut se blesser sur des morceaux de verre. En revanche, si la vue n’ouvre pas sur l’in ni de l’océan, elle a le charme de l’intime, enserrée entre des rives boisées où s’aperçoit ici et là un château oublié, à moins qu’elle n’o re soudain une perspective sur les petites îles de l’estuaire. On dirait ici le ciel plus calme, qui promène silencieusement ses nuages au-dessus de l’eau et des arbres. De temps à autre une barque passe. On a l’impression de rêver, d’être dans un monde parallèle, pas tout à fait réel. Tu aimais, je le comprends maintenant, ce paysage tranquille, si di érent du côté mer. Il te ressemblait, aussi étranger à la vie commune que tu pouvais l’être.
Je t’imagine cheminant le long de l’eau à ta gauche, avec à ta droite la suite, continue mais variée, des villas dont terrasses et fenêtres regardent la rivière, quand l’entrée de la maison se fait à l’arrière, par une petite porte, rue principale. Le côté de l’eau, c’est le côté silencieux, heureux et secret de ces demeures, celui de l’intimité. L’autre, celui de la rue, c’est le côté public, anonyme, sans âme. Ceux qui ont la chance de vivre dans ces maisons-là, c’est à l’arrière qu’ils se tiennent, sur leurs terrasses, derrière leurs fenêtres, discrets, et comme jaloux de leur bonheur. On ne les voit guère quand on passe. Je ne peux m’empêcher de penser que c’est l’une de ces demeures, secrètes et lumineuses, que tu aurais aimé habiter, maman, plutôt que la nôtre, notre drôle de maison soumise au passage des voitures, à la bruyante proximité de la plage, au fracas des vagues les jours de tempête, et vouée la nuit, prétendais-tu, à d’obscurs malé ces. Tu rêvais de partir. Tu rêvais d’ailleurs. Et pourtant tu restais, et pourtant, toujours, tu revenais. Et c’est même ici que tu as été la dernière à vouloir passer l’été, quand nous avions, nous, abandonné. Alors, elle a raison, Yvonne : cette maison, cette drôle de maison, notre maison de Bretagne, il fallait bien que tu l’aimes ?
Je devine ta pensée au fur et à mesure de ta promenade, suivant la jolie courbe de la grève, quand tu passais devant la tourelle de la villa qui fut celle du couturier Poiret (comme tu aurais aimé les élégances de ce temps-là !) ; que tu arrivais à la jetée du parc à huîtres où nous allions, parfois, Armelle et moi, acheter des creuses, le dimanche pour le déjeuner ; que tu découvrais le chemin sablonneux qui mène à la cale des Américains. Là, il y avait naguère dans la crique un vieux bateau de pêche échoué. Les enfants venaient y jouer, s’y cacher. Ça nous est arrivé aussi, à nous, tes
lles, mais tu n’en savais rien, maman. Tu savais si peu de choses de
ce que nous faisions, quand tu lisais Proust, interminablement, dans la pénombre de notre maison, ces après-midi d’été. Et, quand il t’arrivait de sortir, nous ignorions tout de ta promenade solitaire sur cette grève, et peut-être toi-même n’aurais-tu pas reconnu tes lles dans ces enfants sauvages qui jouaient sur le bateau échoué. Tu étais si distraite, maman. Et si triste.
C’est ton regard, maman, que je revois à présent, ce regard distrait, absent, toujours en fuite. Ces yeux gris, où parfois, dans le soleil, un peu d’or se mêlait, mais sans gaieté, et qui semblaient à peine nous voir, ni les choses qu’ils avaient l’air de regarder. Tu étais une passante, maman, sur cette grève où je t’imagine allant de ton pas égal, léger, indi érent, les mains dans les poches, la tête dans les nuages, comme tu l’étais dans la vie. Et cette passante, il a fallu tout ce temps pour que je la rencontre et que je l’aime.
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