La maison de Bretagne
En rentrant à la…
En rentrant à la maison, à peine la porte ouverte, j’ai jeté un regard comme neuf sur le décor familier de la grande pièce. Le premier un peu apaisé depuis mon retour. Le premier peut-être véritablement curieux, sinon amical.
La grande armoire de Berthe était là, et la cheminée, et les deux hautes fenêtres sans rideaux encadrant une petite commode sans style sur laquelle ma mère aimait qu’il y ait des eurs (« Les lles vous pensez à rapporter des roses du marché ? Ou des dahlias, n’importe quoi ! »), et nos deux vieux fauteuils de velours bleu fané. Comme tout était resté semblable. J’avais oublié. Je me suis sentie bien. Chez moi. Pourtant ma situation était loin d’être confortable. Où en était le roman policier auquel j’étais, bien malgré moi, mêlée ? Le policier ne rappelait pas. Quand allait-il venir ? Et avec quelles nouvelles ? Je m’étonnais d’être là, à âner, quasi tranquille, plus soucieuse de mes souvenirs que de l’a aire qui aurait dû m’occuper.
Il s’était mis à pleuvoir et j’entendais les gouttes frapper doucement les vitres, modi ant insensiblement l’éclairage de la pièce. Je retrouvais l’atmosphère des jours de pluie d’autrefois, quand la saison basculait, et que cette lumière grise commençait d’annoncer l’automne.
Un instant j’ai revu ma mère dans l’un des fauteuils, celui de droite, penchée sur un livre. « Tu devrais lire ça, ma chérie, disait-elle quand je passais – elle, si froide, m’appelait ma chérie, mais chez elle c’était machinal, pas du tout comme chez mon père dont j’étais vraiment la chérie –, si tu savais, ce livre, quelle merveille ! », et elle élevait au-dessus de sa tête pour me le montrer un roman d’Henry James ou de Virginia Woolf. Elle se désolait sincèrement que je ne lise pas, en particulier que j’ignore les romans anglais qu’elle a ectionnait, et qu’elle a plus tard imposés à ma sœur. Se contentant de son ma chérie si arti ciel, presque mondain, elle m’appelait rarement Claire, prénom que mon père avait choisi et qui, selon elle, ne m’allait guère. « Claire, toi ? Crois-moi tu n’as rien de clair ! » Quant au prénom d’Armelle, c’était une idée de Berthe, par dévotion à la Bretagne. Le prénom de leur lle cadette, cette enfant si peu désirée, mes parents ne s’en étaient pas souciés ; alors il était simplement là ; comme elle.
Comme ces détails me revenaient. M’occupaient. Prenaient un relief nouveau.
L’image de ma sœur ne surgissait-elle pas malgré moi à présent ? Rien qu’avec cette question des prénoms. « Armelle-la-sombre, disait mon père, gentiment moqueur, de la petite lle au regard noir, tandis que toi, ma Claire, tu es limpide comme le ruisseau ! » Il est vrai qu’il était facile de nous opposer, elle, avec ses cheveux de jais toujours en désordre et ses humeurs ombrageuses, moi apparemment si tranquille, si nette, courtes mèches blondes et regard bleu. On me préférait. Ma mère ne m’aimait pas beaucoup, mais elle avait peur d’Armelle, de ses colères, de ses foucades, de son désordre. Et quand elle la regardait, on sentait toujours dans son regard la réprobation de quelque chose qu’elle était seule à savoir.
Moi non plus je ne l’aimais pas, cette petite sœur. Elle me dérangeait, sans que je puisse dire exactement pourquoi. Et j’ai vite compris qu’elle dérangeait aussi notre famille. Elle incarnait, aurait-on cru, ce qui n’allait pas chez nous. Il aurait fallu qu’elle s’en aille. Plus tard, j’ai été heureuse qu’elle s’y décide. Si cruel que cela ait pu sembler. J’ai toujours eu le sentiment, je l’ai encore aujourd’hui, que, sans elle, nous aurions pu être heureux. Que, sans elle, peut-être, mon père ne nous aurait pas quittées. Une idée comme ça. Mais assez juste, je crois. Même si le pourquoi m’en échappe.
Je n’avais pas l’intention de songer à Armelle cet après-midi. De remuer tout ça. Pourtant, c’est le pendant nécessaire de l’autre histoire, celle que je me suis racontée ce matin. Mais il su t : pour l’histoire d’Armelle, il sera temps plus tard.
Je suis montée dans ma chambre dans l’intention de ranger en n le contenu de ma valise, les quelques vêtements apportés pour cette courte semaine : une tenue correcte pour aller chez le notaire (mais cette visite m’apparaissait maintenant très aléatoire), un jean de rechange, deux pull-overs. J’avais aussi pris avec moi un carnet à dessin vierge. Ce qui m’a fait sourire : dessiner, avec l’agitation qui était en moi ? J’ai néanmoins redescendu l’escalier de bois (ah le bruit retrouvé de mes pas sur les marches vermoulues, quel plaisir !), carnet et crayon à la main. Mais pourquoi n’avais-je pas apporté ne serait-ce qu’une boîte d’aquarelle ?
Installée dans le fauteuil de ma mère, à la lumière de la fenêtre de droite, j’ai esquissé de mémoire le paysage vu depuis la Pointe, ce rivage brumeux de Loctudy. Les couleurs, je me suis bornée à les indiquer brièvement avec des mots gri onnés au travers : pour le ciel, ici bleu-gris, ici gris-jaune, là cette traînée blanc-gris ; et pour la mer un mélange de vert, de gris et d’ocre. En n, derrière le voile de brume gris clair qui enveloppe l’ensemble, j’ai noté de placer les pointes de blanc de titane, un peu tremblées, des villas de la côte.
Voilà, c’était, projeté gauchement sur le papier, le souvenir de mon impression, de la ferveur avec laquelle je l’avais reçue. Parviendrais-je à la transcrire sans la dénaturer ? L’aventure que représente le passage de la conception d’un tableau à sa réalisation, je la connais bien.
J’ai dû travailler assez longtemps, faire plusieurs croquis à demi satisfaisants. Je me rappelais mon père, les petits papiers couverts d’esquisses et de signes qu’il laissait partout et qui agaçaient tant Anne-Marie. Que ne les ai-je ramassés et gardés, ces dessins inachevés, ces brouillons qu’elle quali ait, plus ou moins aimablement, de gribouillis, quand elle ne les jetait pas sans mot dire à la poubelle.
La pluie avait diminué, mais au tournant de l’après-midi, la lumière a soudain baissé d’un cran.
La tristesse m’est venue comme une brusque marée.
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