La maison de Bretagne

Marie Sizun · Chapitre 31 sur 44

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La maison de Bretagne

Moi qui jamais n’aurais…

Moi qui jamais n’aurais osé fouiller dans les papiers de ma mère de son vivant, elle morte, il me semblait au contraire accomplir une espèce de devoir. Pour elle. Pour nous.

À Paris dans l’appartement de la rue Lecourbe, elle n’avait rien laissé. Rien. Pas une lettre, pas une note gri onnée sur un papier quelconque. Et, bien sûr, pas un carnet, pas un agenda. Le même néant qu’elle avait voulu après le départ d’Albert, la même tabula rasa avait été faite par elle avant sa propre mort. Ici, sur l’Île, elle ignorait qu’elle ne reviendrait pas, elle s’était laissé surprendre.

Le carnet de cette dernière année comprenait, outre les heures de rendez-vous et quelques dates soulignées fortement qui ne me disaient rien, de curieuses remarques sur l’état du temps et celui de son âme, inscrites au crayon dans le petit rectangle dévolu à chaque jour comme, en février : il gèle, triste anniversaire (?), en mars : pluie, tristesse, ou, en mai insolent soleil, déplaisant. C’était à Paris en hiver, puis au printemps. Dès l’été apparaissait, ici, sur l’Île, le nom d’Yvonne, et celui d’une certaine madame A., inconnue de moi, sans aucun commentaire. Il devait s’agir de visites, données ou reçues ? Étonnant de la part de ma mère, d’habitude tellement sauvage ? Et puis, le 20 septembre, débordant sur la suite, il y avait une demi-page d’écriture au crayon, en lignes serrées, aux caractères étrécis par une espèce de hâte, aurait-on dit : Fuir cette maison, partir, rentrer mais pour aller où ? Comme un pressentiment qu’il n’y aura pas d’ailleurs, que le voyage se termine. « Adieu, maisons, jardins », comme disait Ronsard. Mais moi, j’y tiens si peu, aux maisons et aux jardins ; aux objets quels qu’ils soient. D’ailleurs, tout a depuis longtemps commencé de disparaître, avec ou sans mon aide. Légère je suis devenue. Si légère.

Bouleversée, je lisais, frappée autant par la tristesse de ce que je découvrais que par son élégance. Ces quelques mots m’en disaient plus sur ma mère qu’elle n’avait jamais osé le faire. Si troublée qu’elle avait oublié en partant son pauvre carnet.

J’ai dégagé l’élastique qui enserrait les lettres. Deux étaient datées des années précédentes, la dernière de 2005 : c’étaient des lettres de refus de divers éditeurs parisiens, banales, se bornant au constat que « le texte ne correspondait pas aux critères de la maison, en dépit de la qualité certaine du style ». Ainsi Yvonne avait dit vrai, maman rêvait d’être écrivain. Cela me touchait et me navrait à la fois, et j’étais honteuse de mon indiscrétion comme s’il se fût agi de moi.

Il y avait aussi trois enveloppes, vides, visiblement beaucoup plus anciennes, envoyées de Paris, à l’adresse bretonne, au nom d’Anne-Marie Werner. Je ne connaissais pas l’écriture, il n’y avait pas de nom d’expéditeur. Sans doute maman avait-elle fait disparaître le contenu des enveloppes ? On lisait mal sur le timbre de la poste à demi e acé la date des envois : j’ai cru déchi rer, sur l’une des enveloppes : 1975. N’était-ce pas l’année de la naissance d’Armelle ? De qui pouvaient-elles être, ces lettres dont Anne-Marie n’avait voulu garder que les enveloppes ?

Restait une autre lettre adressée à elle, mais à l’enveloppe de n papier bleu bordé de tricolore, comme, alors, le courrier destiné au transport par avion. Elle était timbrée de Buenos Aires et datée de septembre 1983. J’ai tout de suite reconnu la grande écriture au stylo bleu de mon père. Je l’ai ouverte comme dans un rêve. Une lettre de mon père ! Ah si moi j’avais pu en recevoir une ! Et elle qui n’avait rien dit !

Albert écrivait à sa femme – ma chérie, oui, c’est en ces termes qu’il s’adressait à elle ! – pour la supplier, encore une fois, disait-il, de lui accorder le divorce. Qu’il voulait se remarier. Que sa future femme attendait un enfant. C’était un message court et violent, à la fois cruel et tendre. Oui, tendre. Je ne rêvais pas. Mais je ne comprenais plus rien : c’était moi qu’il trompait et pas seulement ma mère. La demande qu’il formulait était atroce.

Je me suis mise à trembler, comme dans l’émotion de ma rencontre avec le mort de la chambre du bas, ou sous les questions de l’inspecteur au commissariat. J’avais l’impression que plus rien n’avait de sens.

Mon père ! comment était-ce possible ? Comment avait-il pu ? Septembre 1983, c’était quatre ans après son départ de la maison. Quatre ans après que je l’ai vu monter dans cet autocar, sur l’Île, aux petites heures d’un matin d’août. Et deux ans avant sa mort accidentelle.

Et maman savait cela. Et elle s’était tue. Et tout ce temps, elle a gardé les lèvres serrées sur cette révélation.

Un instant j’ai revu son visage crispé de haine et de chagrin et j’ai eu envie de la serrer dans mes bras pour la consoler, la réchau er. J’aurais pu tout aussi bien la battre. Alors c’était ça, la vie d’Anne-Marie, ce gâchis, étalé à travers quelques lettres et un mauvais calepin.

J’ai tout remis en place dans le haut de l’armoire. Désormais personne n’y toucherait. Mais ce serait là. Moi, je ne détruisais rien. Je n’abandonnais rien. Je ne serais jamais dans le déni. La maison, je la garderais, avec ce qu’elle contenait, les choses et le souvenir des êtres.

Le feu s’était éteint. Une âcre odeur de fumée se répandait dans la pièce mais j’ai souri en pensant à l’autrefois. Bien sûr que c’était une belle histoire. J’avais l’impression de tenir entre les mains une porcelaine dont les morceaux fracassés auraient été miraculeusement recollés.

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