La maison de Bretagne

Marie Sizun · Chapitre 37 sur 44

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La maison de Bretagne

Je suis rentrée à…

Je suis rentrée à la maison, fatiguée, mais comme exaucée de je ne sais quelle prière informulée. J’avais en fait le sentiment d’avoir retrouvé maman. Et c’était bon. Les choses étaient en n en ordre. Dénouées. Accomplies.

Boulevard de l’Océan, il y avait dans l’air une sérénité étonnante, la mer ne bougeait pas, il n’y avait aucun vent. Quelques promeneurs isolés marchaient, pensifs, le long de la mer, sensibles aurait-on dit à la calme beauté du ciel, parfaitement bleu. Personne ne jetait ne fût-ce qu’un coup d’œil à la maison du crime. J’introduisis avec bonheur ma clé dans la serrure.

Cette fois, j’ai eu vraiment l’impression de revenir chez moi. Chez nous. Que cette odeur de salpêtre et d’ancienneté, c’était celle de la maison où j’avais toujours vécu. La maison de Berthe et Étienne. Celle d’Albert et Anne-Marie. La mienne et celle d’Armelle. Oui, tout le monde était là. Ce n’était pas une maison vide. C’était la nôtre. C’était ma maison.

J’avais faim après ma petite marche au soleil. À presque trois heures de l’après-midi, je me suis préparé un repas frugal, bien dans le style de ceux de ma mère, et je souriais à la pensée qu’elle me vît, moi qui me moquais toujours de son ascétisme.

D’ailleurs cette cuisine, dans sa simplicité – l’antique évier de pierre, la gazinière hors d’âge, le réfrigérateur à la respiration laborieuse –, comme elle était devenue mienne ! Armelle et moi ne cessions pourtant autrefois de protester, nous trouvions tout cela si tristement vétuste ! Berthe, elle, avait, paraît-il, aimé d’emblée (le jour où avec son jeune mari elle avait visité la maison) cette cuisine primitive qui lui rappelait en plus spacieux celle de leur modeste appartement parisien. Quant à Anne-Marie, détachée qu’elle était de la réalité, elle n’avait jamais remarqué ni l’inconfort du lieu ni l’anachronisme de l’équipement.

En tout cas, du temps de Berthe, tout y était dans un ordre et une propreté quasi monacales.

J’ai le souvenir de mon père entrant en coup de vent dans la cuisine et s’écriant, avec l’accent du bonheur : « Ah que c’est beau ici ! Berthe, je vous adore ! » Il est vrai que chez nous, rue Lecourbe, dans notre appartement bohème, ce n’était pas la même chose…

Cette petite scène de vacances, revue avec tendresse, voilà qu’elle me donnait envie de rivaliser avec Berthe, de rendre à sa cuisine tout son éclat, comme un jeu en somme ?

Ainsi tout allait bien. J’étais dans la maison que, grâce au ciel – quasi miraculeusement –, je n’avais pas vendue. J’en avais terminé avec la police. J’étais libre de rentrer à Paris dimanche comme il était prévu. Lundi, j’allais reprendre, mon travail chez AXA, le cours de ma vie normale. Mais au lieu de m’en réjouir, je sentais monter en moi la tristesse du départ. Et la contrariété de quitter un endroit où je me sentais bien et une personne dont l’amitié m’avait touchée et à laquelle je n’avais pas eu le temps d’exprimer ma reconnaissance, Yvonne.

Le plus simple était de l’inviter à dîner quelque part avec son ls, qui s’était montré si charmant, et qui lui aussi avait connu maman. Mais il ne restait guère de jour possible pour cela que le lendemain, samedi. Il fallait donc que je passe chez eux au plus vite pour le leur proposer, et que je revienne à temps à la maison pour la levée des scellés annoncée par le policier.

J’ai donc couru rue des Dentellières en passant cette fois par la rue des Pêcheurs et la petite venelle du Délestage. C’est là que je me suis trouvée face à face avec un couple qui arrivait en sens inverse, bras dessus bras dessous : j’ai reconnu l’homme et la femme qui dînaient à la table voisine, lundi soir, à l’Hôtel Moderne.

J’étais gênée au souvenir de la brusquerie, à la limite de l’impolitesse, avec laquelle j’avais coupé cours à la conversation, ce soir-là, et leur avais faussé compagnie alors qu’ils étaient si aimables. Mais ils ne semblaient pas du tout m’en tenir rigueur et me regardaient en souriant.

« Bonsoir ! m’a dit la femme en me tendant la main. Cette fois nous savons que vous êtes bien la petite à Berthe ! Excusez-nous, mais avec mon mari, on vous appelle comme ça à présent ! Vous voyez, là, on vous a tout de suite reconnue ! Gast ! C’est un plaisir de vous rencontrer. Alors vous restez un moment par ici ? »

Non, j’étais obligée de repartir pour mon travail, à Paris. Mais j’allais revenir bientôt, me suis-je entendue dire avec surprise.

« Ah oui, pour la Toussaint ?

— C’est ça, pour la Toussaint », ai-je fait en écho.

Et comme nous nous quittions dans les meilleurs termes, je riais en me pressant vers la rue des Dentellières, à la pensée que je venais de m’annoncer à moi-même la date de mon retour.

Chez Yvonne, c’est Julien qui m’a ouvert. Il m’a tout de suite dit qu’il y aurait un nouvel article le lendemain dans le journal pour clore l’a aire du boulevard de l’Océan. Il était désolé, il aurait voulu que paraisse plus tôt son article, mais, au journal, ils avaient préféré attendre que ce soit o ciel. J’ai rassuré le jeune homme, tout allait très bien, les curieux ne rôdaient plus autour de la maison. Sa mère nous a rejoints, heureuse de me voir, mais je lui ai aussitôt dit que je ne pouvais pas m’attarder : la police devait passer chez moi pour lever les scellés car l’a aire était totalement éclaircie, il n’y aurait pas même de reconstitution des faits. Si bien que je pouvais partir dimanche, comme il était prévu.

Il y a eu un silence. Visiblement Yvonne comptait que je sois retenue sur l’Île par l’a aire ! Elle était déçue. Elle aurait tant aimé « me garder un peu ». Quelle folie, s’est-elle lamentée, à peine arrivée, je repartais ! Je serais restée à peine une semaine ! Et encore j’aurais passé tout mon temps avec la police ! Alors que nous avions tant à nous dire, elle et moi !

Pour la calmer, je lui ai annoncé que j’allais revenir très bientôt, dans quinze jours, pour la Toussaint, que c’était décidé ! Elle s’est exclamée, prenant à témoin son ls de la bonne nouvelle. Mais tout de suite, pragmatique, sérieuse, elle m’a dit qu’à ce compte, puisque je revenais si vite, il valait mieux que, dimanche, je laisse ma voiture à Quimper et que je rentre à Paris par le train, comme font ici les Parisiens, pour pouvoir revenir souvent. Pour un peu, moi la réservée, la timide, je lui aurais sauté au cou. Ainsi la chose était actée. Je reviendrais souvent. J’étais pour ainsi dire du pays !

Mais nous étions toujours sur le pas de la porte. Yvonne insistait pour que je prenne au moins un café. Je lui ai fermement répété que je ne pouvais pas. J’étais juste venue dire bonsoir et les inviter, elle et son ls, à dîner avec moi sur le port le lendemain soir avant mon départ, si c’était possible pour eux ? Ils souriaient tous les deux ; Julien était libre, et j’ai vu à leur mine que mon invitation leur faisait plaisir. J’ai proposé L’Estran, un petit restaurant du port, peint en bleu et blanc, devant lequel j’étais passée et qui m’avait semblé sympathique.

Yvonne tressaillit. « C’est drôle, me dit-elle avec émotion. Vous ne pouviez pas savoir, mais, L’Estran, c’était justement le restaurant de madame Werner. Elle y allait souvent seule. Ou avec cette dame dont je vous ai parlé, madame A., qu’elle aimait beaucoup… Une fois seulement avec moi. Moi, ça m’intimidait de sortir avec elle.

— Mais demain, avec moi ?

— Avec vous ce n’est pas pareil. Je ne suis pas votre femme de ménage. Et puis vous pourriez presque être ma lle ! »

C’était la chose la plus gentille qu’on m’ait dite depuis longtemps.

Cette fois je l’ai serrée bien fort dans mes bras, et avec un petit signe d’adieu à Julien, je me suis sauvée. J’étais moi aussi tout émue.

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