La maison de Bretagne
Au commissariat où je…
Au commissariat où je suis arrivée avec le policier seule la petite enseigne lumineuse bleue au-dessus de la porte (toujours le feuilleton, ai-je pensé) brillait dans la nuit. Mais à l’intérieur tout était brillamment éclairé : les bureaux, l’escalier, les couloirs. Il montait de partout une vague rumeur. Est-ce que ces gens travaillaient toute la nuit ? On m’a fait entrer dans une petite pièce aux murs nus. « Asseyez-vous », a dit l’inspecteur Brun en me désignant une chaise devant un bureau derrière lequel il s’est installé, avec fatigue, m’a-t-il semblé. Peut-être était-il malade ? À côté de lui, une femme à lunettes pianotait sur un ordinateur.
Il m’a proposé un café, un sandwich ? Le café, je l’ai accepté avec reconnaissance ; mais la seule idée du sandwich, même si je n’avais rien mangé de la journée, me soulevait le cœur.
Les questions qu’il m’a posées, tandis que je tâchais de boire le café brûlant, étaient à peu près les mêmes que celles auxquelles j’avais répondu, par deux fois dans la soirée, sur l’Île ; mais, sur certaines, il insistait – nom, profession, état civil. Je m’écoutais parler comme j’aurais entendu raconter une histoire, mon histoire : moi, Claire Werner, née en 1969, donc âgée de quarante-huit ans. Là, j’ai hésité, car depuis un certain temps, je ne fais plus très attention au décompte des années. Française, née à Paris. Célibataire ? Oui, célibataire. Là aussi, j’ai hésité. Pourquoi cette hésitation ? Amour-propre, peut-être, parce que je ne voulais pas passer pour une vieille lle ? Ni même une laissée-pour-compte. J’ai vécu cinq ans avec un homme, un collègue, que j’ai quitté sans raison véritable. Mais on n’avait pas besoin, ici, de savoir ça, et je n’ai rien dit. Profession ? Employée dans une agence d’assurances, AXA . Boulevard Haussmann. Depuis vingt-cinq ans. Mais je ne leur dirai pas que ce travail, pour moi, ne compte pas ; que c’est une farce qu’on m’a faite ; dans ma vraie vie je fais de la peinture, quand je peux, quand je ne suis pas trop abrutie par AXA assurances. Qu’il m’est arrivé d’exposer. Que la peinture c’est tout ce que j’aime. Silence là-dessus.
« Dites-moi, ce nom de Werner, m’a tout à coup demandé l’inspecteur, votre nom, c’est bien celui de votre père, Albert Werner ? Alsacien ? Allemand ?
— Oui, alsacien, donc français, si c’est votre question. »
Je n’ai pas précisé que ses grands-parents étaient allemands à cause de la guerre, celle de 1870, et que j’aurais bien aimé qu’il le fût lui-même, allemand, avec ses cheveux blonds et sa haute taille : est-ce qu’il n’en avait pas l’air ? Oui, adolescente, quand je pensais à mon père disparu, dans une vague idée romantique, je le rêvais allemand. Je lisais Goethe en français. J’aurais voulu faire de l’allemand au lycée mais ma mère s’y était opposée. Évidemment, tout cela je l’ai gardé pour moi.
« Profession du père ?
— Artiste peintre. Il ne gagnait rien. C’est ma mère, enseignante, qui nous faisait vivre… »
Pourquoi leur avoir dit ça ? On ne me demandait rien. J’avais besoin de le préciser, je ne sais pourquoi. Mais je n’ai pas évoqué le curieux départ de mon père. Ça non.
« Vos parents sont encore vivants ?
— Non. Ils sont morts. Tous les deux. »
Là aussi j’aurais pu ne répondre que par non. Me dispenser de ce soulignement.
« Vous avez des frères et sœurs ?
— Une sœur. »
Oui, j’avais une sœur. Une. Mais cette fois je n’ai rien dit de plus. Rien. Et je me suis mordu les lèvres, dans une soudaine bou ée d’émotion.
L’assistante notait tout, y compris mes silences quand j’hésitais ou que je m’absentais en pensée. J’aimais bien le petit bruit si doux des touches de son clavier. J’aimais aussi la voix nette de l’inspecteur, ses questions incisives, surtout quand, ensuite, il a commencé à minuter mon emploi du temps de la journée : ce que j’avais fait le matin, à quelle heure précise j’avais quitté Paris ; si je m’étais arrêtée en route ; quand, exactement, j’étais arrivée à la maison de l’Île ; et ce que j’avais fait là, instant après instant, avant la découverte du corps. Le café me faisait du bien comme la précision des questions. Ça m’aidait, j’avais l’impression de mieux me repérer dans l’espèce de brouillard personnel où je me trouvais. De me reconnaître. Pour un peu, comme aux gendarmes tout à l’heure, je lui aurais dit merci. Il m’a demandé à nouveau si, à mon arrivée, quelqu’un m’avait vue. Mais non, je me suis rappelé le vide du boulevard de l’Océan, et tout de suite avec l’apparition de la maison l’angoisse qui m’avait saisie. « Et à votre arrivée sur l’Île, quand vous aviez traversé le village, vous n’aviez rencontré ni vu personne sur cette longue rue, la rue principale ? » Non. J’étais pressée d’arriver. Je n’ai pas fait attention. Il m’a semblé qu’il n’y avait personne. Je ne connais pas beaucoup de monde, ai-je dit. Je n’allais pas lui raconter, à cet homme, que ce qui m’intéressait, sur l’Île, c’était de retrouver en arrivant des odeurs et des couleurs aimées. Pas des personnes. Aucune personne. Les personnes, j’en ai plutôt peur. Mais ça, naturellement, je n’en ai rien dit. Il y a eu un léger silence.
« Bon, a repris sobrement l’inspecteur Brun. Venons-en au fait. Vous con rmez que vous ne connaissiez pas la victime ?
— Non, je n’avais jamais vu cet homme avant ce soir », ai-je déclaré avec fermeté. Mais je n’ai pu m’interdire de penser au trouble qui m’avait un instant abusée, avant de découvrir le visage du mort inconnu, et cela a peut-être retardé ma réponse d’une seconde ou deux.
Le policier n’a pas réagi. Il a seulement eu l’air méditatif. Il m’a fait répéter l’heure à laquelle j’étais arrivée, et le détail de ce que j’avais fait en entrant dans la maison, jusqu’au moment où j’avais découvert le corps.
« Et vous n’avez senti aucune odeur dans la chambre en entrant ?
— Non, aucune. »
C’était vrai. L’odeur de la mort pourtant, je la connaissais. Brusquement je me suis souvenue de celle de la chambre mortuaire de maman, à Paris. Et, longtemps avant, de celle de grand-mère, dans la maison de l’Île, justement dans cette petite chambre. Mais je n’allais pas penser à tout ça, ce n’était pas le moment.
« Vous permettez que je fume ? »
La question survenue soudain m’a désorientée, mais déjà l’homme tirait de sa poche une petite boîte, en extrayait un cigarillo qu’il s’est mis à allumer avec une sorte de tendresse. Il ne me regardait plus. Et, un moment, je me suis sentie plus à l’aise ; d’ailleurs je ne détestais pas le parfum de maïs grillé de ce tabac qui chassait jusqu’à l’idée d’odeur mortuaire.
Il m’a fait répéter la raison de ma venue en Bretagne. J’ai dit encore une fois que je voulais vendre cette maison. Il m’a demandé pourquoi. J’ai pensé qu’il sortait de ses prérogatives. Mais au lieu d’évoquer les soucis matériels que la maison me donnait, j’ai brusquement répondu que je ne l’aimais pas. C’était venu spontanément. Comme si j’avais besoin de le dire, de me con er.
Il y a eu un nouveau silence. Puis l’inspecteur m’a relu à haute voix le compte rendu de ma déposition et m’a tendu un stylo pour la signer. Son assistante me regardait sans sourire derrière ses lunettes à verres épais. Bleus ses yeux ? Peut-être. Puis elle s’est levée et m’a fait imprimer l’empreinte de mes doigts, enduits d’un liquide poisseux, en s’emparant elle-même de ma main, sans doute parce que je m’y prenais mal.
« Eh bien, tout est en ordre pour le moment, a conclu l’inspecteur en se levant. On va vous raccompagner chez vous. Je vous verrai dans les jours à venir. Bien entendu vous ne quittez pas la région. Vous êtes notre témoin principal. »
Il m’a saluée un peu sèchement. Un agent m’attendait dans la voiture.
Un quart d’heure après, j’étais devant la maison du boulevard de l’Océan : les deux gendarmes restés sur place m’ont ouvert. Ils m’ont dit que tout allait bien, que je pouvais dormir tranquille : ils avaient visité les lieux, s’étaient assurés qu’il n’y avait personne. Et surtout, ai-je pensé, ils avaient évacué le cadavre de la chambre du bas pour le remettre au médecin légiste. Puis ils m’ont rendu la clé de la maison avec une espèce de salut militaire et ont rejoint leur collègue dans la voiture.
J’étais contente de refermer la porte sur eux, de donner un tour de clé. J’ai entendu démarrer la voiture. Il n’y eut cette fois ni sirène ni gyrophare. Comme si tout était rentré dans l’ordre.
Mais, dans le couloir, sur la porte fermée de la chambre de Berthe, je vis qu’on avait apposé les scellés. Un papier rouge cacheté. Impressionnant. Et ma valise ? Restée à l’intérieur ? Je n’avais pas pensé à la prendre ; mais quelqu’un l’avait déposée dans le corridor, au pied du porte-manteau. Je ne l’avais pas tout de suite remarquée, et je m’en suis emparée avec gratitude : j’avais le sentiment que c’était tout ce qu’il me restait de ma vie normale. Mais c’était quoi, ma vie normale ? Je ne le savais plus très bien.
Pour ce soir, ici, j’étais contrainte d’aller m’installer au premier dans ma chambre d’autrefois. Mais ça n’avait plus d’importance.
Et puis cette chambre, comme celle d’Armelle, comme celle de maman, avait été vidée sur ma demande à l’agent immobilier de tout objet personnel : je n’y trouverais rien de gênant. De nous, là-haut, s’il avait fait son travail, il ne restait sans doute que les murs, la couleur passée des tapisseries à eurs, et l’indispensable mobilier. Rien d’autre. Rien qui puisse faire mal.
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