La maison de Bretagne
Combien de temps suis-je…
Combien de temps suis-je restée là, prostrée, dans cette salle où l’obscurité s’était installée sans que je songe à donner de la lumière ? Des fenêtres tombait une vague clarté, à peine su sante pour s’orienter dans la pièce. J’ai pensé que le garçon et la lle qui s’étaient introduits dans la maison, la nuit de samedi, avec leur clé volée, avaient connu la même pénombre : trouvant prudent de ne pas allumer, ils s’étaient contentés de pousser un volet. C’était ce volet ouvert qui avait attiré mon attention, quand j’étais arrivée. Et c’est avec ce peu de jour qu’ils avaient gagné la petite chambre. Étaient-ils amants ? Oui, sûrement. Sinon pourquoi la maison ? Un instant, je les ai imaginés heureux. Comme l’avait été Armelle avec ses compagnons de rencontre.
« Toi, me disait-elle quand je m’indignais – quand il m’arrivait de m’indigner –, ici, et plus tard à Paris, toi, tu ne seras jamais qu’une vieille lle : tu ne peux pas comprendre ! »
Elle avait raison. Une vieille lle, aujourd’hui, c’est bien ce que je suis.
À ce moment – il pouvait être vingt heures ? Plus ? – une musique s’est élevée du port. De la guitare, semblait-il, mais il s’y mêlait de l’accordéon. Y aurait-il un concert ce soir, au Winch ou à L’Estran ? Ou chez Pierre ? L’été, il y en avait presque chaque soir. Mais en octobre, c’était inattendu. Peut-être s’agissait-il d’une fête privée.
Je me suis rappelé les soirs d’été où cette musique nous arrivait, boulevard de l’Océan. Nous savions alors que, là-bas, loin de nous, mais tout près, les gens dansaient, buvaient, s’amusaient. C’étaient des soirs de fête populaire, pour le 14 juillet, ou début août avec la sortie des vieux gréements (ah ces voiles rouges et brunes, apparues au loin dès l’après-midi, que c’était beau !), ou le 15 août qui s’achevait avec un grand feu d’arti ce sur la mer. La municipalité dressait pour ces occasions, en plein milieu du port, de grandes tables anquées de bancs où s’asseyait la foule au coude à coude, tandis qu’un orchestre, installé sur une scène en surplomb, dos à la mer, jouait jusqu’à l’épuisement, alternant folklore breton et chants marins gueulés à tout vent, et pour nir des airs à la mode qui invitaient le public à danser. À droite, en plus des terrasses de café habituelles, s’ajoutait en bordure de l’eau une grande tente foraine où l’on vendait pour pas cher barquettes de moules-frites, cidre, bière ou vin.
Berthe, quand nous étions enfants, se faisait une joie de nous conduire à ces fêtes. Je nous revois toutes les trois, assises à la bonne franquette à l’une des longues tables avec tout ce monde, des gens simples pour la plupart, venus en famille de toute la région, pas seulement de l’Île. Le port était noir de monde. Ma sœur et moi, enchantées de cette agitation pour nous inhabituelle, nous régalions de frites, interdites à la maison. Anne-Marie nous regardait avec réprobation partir avec sa mère pour ces réjouissances populaires. Jamais elle ne nous a accompagnées. Je n’ai pas souvenir qu’Albert non plus l’ait jamais fait. Là-bas Berthe retrouvait souvent quelques connaissances et présentait avec erté ses petites- lles. Nous étions ravies de l’intérêt que nous suscitions. C’est parmi mes plus jolis souvenirs de vacances.
Plus tard, Berthe malade, trop fatiguée pour sortir, il était exclu que nous nous rendions seules à ces festivités nocturnes. J’avais dix-neuf ans, peut-être vingt, et je me souviens de mon émoi quand, claquemurée à la maison, j’entendais l’écho de la musique et des rires. Je parlais timidement de distraire Armelle. « Vous n’allez pas vous mêler à cette populace, à ces ivrognes ! Il n’en est pas question ! », gémissait maman, qui s’e rayait des débordements de
n de soirée dont témoignaient les chants incertains de fêtards
attardés à travers les petites rues ou déambulant sur le boulevard jusque sous nos fenêtres, comme les cadavres de bouteilles, abandonnés çà et là, que nous trouvions le matin.
Il est arrivé que, sachant Berthe hors d’état de nous surveiller et Anne-Marie assoupie dans sa chambre, ma sœur et moi attendions dix ou onze heures pour nous glisser dehors et rejoindre la fête. Mais nous ne connaissions presque personne et, pour ma part, j’étais vite e arouchée. Armelle moins, et je la laissais en compagnie de qui elle voulait. Elle avait quatorze ans, allait alors psychiquement mal, et je le savais. Je savais aussi ce qui risquait d’arriver. Elle avait tellement envie de voir du monde, de faire comme les autres.
C’était seulement après, trop tard, qu’hypocritement je lui faisais des reproches. Elle s’en indignait. « Finalement, tu es comme ta mère, aussi bourgeoise qu’elle ! », répliquait-elle, si je lui faisais remarquer l’heure de son retour, au petit matin, pieds nus pour ne pas faire craquer les marches de l’escalier. Anne-Marie, elle, épuisée, ennuyée, absente à tout ce qui n’était pas son chagrin, n’avait rien entendu.
Armelle prétendait que je ressemblais à maman, mais j’étais bien pire. Elle n’était qu’inconsciente. Moi, j’étais méchante, et obscurément perverse. C’est moi qui ai commencé, sciemment, de détruire Armelle.
L’angoisse me reprend, et une tendresse impuissante, quand je pense à la jeunesse et la fragilité de celle que j’aurais dû protéger.
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