La maison de Bretagne

Marie Sizun · Chapitre 22 sur 44

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La maison de Bretagne

Julien Legall était là.…

Julien Legall était là. Et, comme je le faisais entrer en souriant, contente nalement de cette visite – il m’amusait, ce garçon aux cheveux roux –, il me demanda si j’étais satisfaite de son article. Bien sûr je l’ai félicité : c’était tout à fait ce qu’il fallait écrire, lui ai-je dit. Je l’ai brièvement mis au courant de ce que je savais de la suite de l’enquête et surtout du fait que j’étais à peu près hors de cause. « C’était sûr ! s’est-il exclamé, je n’en ai pas douté un instant ! »

Il a marqué un silence, et j’ai vu à son hésitation qu’il était embarrassé : en fait il venait, me dit-il, pour tout autre chose que son article.

Et, un peu gauchement, il m’a dit que sa mère, rue des Dentellières, l’avait chargé de me saluer de sa part. Pour elle c’était très important, elle avait insisté. C’est que, m’apprit-il, elle avait bien connu ma mère, et elle avait eu beaucoup de peine en apprenant sa mort, par la mairie, il y a six ans.

Devant mon air surpris, il m’a expliqué que c’était lors des deux étés que ma mère avait passés seule sur l’Île qu’elles avaient fait connaissance (ces fameux étés où je m’étais refusée à l’accompagner).

« C’est tout simple, m’a-t-il dit en riant, tout à coup plus à l’aise, ma mère est femme de ménage. Les dernières années, madame Werner, votre mère, avait beaucoup changé ; elle était trop fatiguée pour tenir sa maison – vous n’étiez pas là, elle était seule –, il lui fallait quelqu’un pour faire le ménage, préparer ses repas, s’occuper d’elle… Elle a trouvé Yvonne. Yvonne, c’est ma mère. » Je me suis tue, gênée, confusément coupable. Ma mère vieillie, fatiguée ? Je n’avais rien vu. Les quelques fois où, en cours d’année, j’étais allée la voir rue Lecourbe par une espèce de devoir. Je ne m’étais rendu compte de rien. Je ne m’étais posé aucune question. Je me souviens du jour de mars où je lui avais annoncé, comme si c’était quelque chose de naturel, que je ne viendrais pas sur l’Île cet été-là : « Ah bon ? », avait-elle dit. Rien de plus. Je n’avais rien noté dans son expression, ni émotion ni inquiétude. J’étais tellement habituée à sa froideur, son impassibilité.

Pour la première fois, elle est donc partie seule en Bretagne, par le train, dès le mois de mai, et n’est même rentrée à Paris qu’à la n de septembre. Je lui ai à peine demandé, ensuite, comment les choses sur l’Île s’étaient passées. « Très bien ! », avait-elle dû me répondre avec son laconisme habituel. L’année suivante, elle a fait la même chose. J’ai dû la revoir à Paris début octobre. Elle m’a semblé en e et amaigrie, a aiblie ; sans pour autant que je m’inquiète : après tout, elle n’est pas si âgée, pensais-je. Soixante-cinq ans ? Soixante-six ?

En novembre – l’hiver a été rude cette année-là –, elle a pris froid. Elle est morte trois semaines plus tard d’une pneumonie.

« Maman l’aimait beaucoup, me répétait le jeune homme. Elle disait que votre mère, c’était quelqu’un de bien, une personne comme on en voit peu : je vous répète ses mots. Ça la touchait tellement qu’une femme aussi intelligente et instruite ait la simplicité de la traiter en amie. Car madame Werner parlait de tout à ma mère, elle se con ait à elle. À cette époque, moi, j’avais dix-sept ans, je passais le bac, et ça m’impressionnait de voir que cette dame si distinguée et si cultivée se trouve assez seule pour avoir besoin de l’amitié de sa femme de ménage. Maman n’a que son certi cat d’études, vous savez… Mais (me dit-il en voyant mon expression), je ne vous dis pas ça pour vous faire le moindre reproche… Je ne me le permettrais pas. Vous aviez votre vie ailleurs, votre sœur aussi, c’est normal… »

Julien s’était assis machinalement sur une des chaises. Mal à l’aise, je lui ai proposé de boire quelque chose, tout en pensant que je n’avais rien à lui o rir, qu’un verre de muscadet peut-être ? « Volontiers, t-il, mais juste un verre : je venais seulement vous porter le message de ma mère, car elle aimait beaucoup madame Werner et elle serait contente de vous voir, si vous aviez un moment, et si ça vous faisait plaisir de parler un peu de votre mère avec elle… »

J’ai bredouillé que oui, certainement, ça me ferait plaisir, tout en vidant nerveusement le verre que je m’étais servi en même temps qu’à Julien. Bien sûr, je passerais rue des Dentellières… Mais quand ?

« Quand vous voudrez, répondit aussitôt le jeune garçon en se levant. Maman est libre demain, elle ne travaille pas ce jour-là ! Alors venez chez nous quand vous pourrez ? Vous serez tranquilles toutes les deux, je ne rentre que le soir ! » Et déjà il me tendait la main en souriant, tout en se dirigeant vers la porte. Moi, encore troublée par ce que je venais d’apprendre, je rêvais.

J’ai raccompagné mon visiteur. Puis je suis revenue songeuse dans la grande pièce. Quelque chose était arrivé, je ne savais pas au juste quoi, mais c’était là, pesant.

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