La maison de Bretagne

Marie Sizun · Chapitre 2 sur 44

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La maison de Bretagne

J’ai garé la voiture…

J’ai garé la voiture dans le petit parking qui longe la mer. Le frein à main a fait un bruit sec quand je l’ai tiré, comme si vraiment quelque chose se terminait, et je suis sortie de l’auto. La maison était devant moi. Compacte. Hostile. Semblable à elle-même. Ah ! Je l’ai bien reconnue !

J’ai tout de suite remarqué qu’un des volets des fenêtres du rez-de-chaussée était ouvert et battait au vent : négligence du dernier locataire, celui d’août, ou faute de l’agent immobilier qui aurait dû véri er que tout était en ordre après son départ ? D’autant qu’il savait que j’allais arriver. Il n’était sans doute pas même passé : sinon il aurait remarqué ce volet ouvert.

Il n’y avait personne dans la rue. Il était presque dix-neuf heures, on était dimanche, un dimanche automnal plutôt frais. Le soir tombait. Personne à cette heure tardive ne tentait plus la promenade du boulevard de l’Océan. Du côté de la Pointe, une brume montait de la mer. À l’autre extrémité du boulevard, la belle maison qu’on appelle ici le Manoir commençait à s’ombrer de mauve. Rien ne bougeait nulle part et on n’entendait rien dans le silence que le murmure secret d’un soir d’octobre.

J’ai ouvert la porte avec ma vieille clé – celle qui reste accrochée depuis si longtemps, pour rien, dans le couloir de l’appartement de Paris. Elle n’a plus de couleur. On ne sait pas de quand elle date ; sans doute de l’achat de la maison par mes grands-parents, alors tout jeunes, dans les années 1950. Ç’avait été leur clé. C’était devenu la nôtre. Celle que nous utilisions chaque fois que nous venions, le temps des congés scolaires – la Toussaint, février, Pâques –, autrefois, l’été, mais parfois aussi lors des « petites vacances », quand nous étions enfants ma sœur et moi. Maman était professeur, alors nous suivions le rythme scolaire, et de parisiens nous devenions bretons, ou plutôt îliens. Des vacanciers en somme. Ma grand-mère, elle, à sa retraite, avait choisi de s’installer dé nitivement sur l’Île : elle s’est voulue « du pays ».

Pour ma mère, au contraire, quand elle a cessé de travailler, il était hors de question qu’elle quitte Paris, mais elle a continué à venir passer les vacances auprès de sa mère, qu’elle adorait, jusqu’à la mort de celle-ci. Et même assez longtemps après, par on ne sait quelle folie d’habitude, alors qu’elle disait détester l’Île, les gens qui l’habitent, et cette maison. Jusqu’à sa propre mort, il y a un peu plus de six ans.

C’est seulement alors que j’ai moi-même, dans un sursaut de raison, cessé de venir et que j’ai mis la maison en location pour l’été. Armelle avait pris, elle, ses distances depuis plus longtemps. Avec la maison. Et avec nous.

Les clés, l’agent immobilier en a fait refaire de neuves, rutilantes, pour les locataires, et même une pour moi, au cas où je perdrais la mienne. Il avait d’ailleurs proposé de venir, aujourd’hui, m’accueillir, m’ouvrir la porte ! Ce qui m’avait agacée : c’était à moi d’ouvrir la porte de ma maison. Je dis ma maison, puisque j’en suis seule propriétaire – ma sœur ayant refusé sa part d’héritage –, mais elle n’a jamais été mienne et je viens ici précisément pour m’en défaire.

Le petit grincement des gonds, je l’avais oublié mais il m’est tout de suite revenu en mémoire quand je suis entrée, comme le parfum d’ancienneté qui m’a aussitôt assaillie, cette odeur de salpêtre, de moisi et de sel qui est la marque des vieilles maisons d’ici. À croire que le passage des locataires qui ont séjourné chez nous, chaque été depuis six ans, n’a laissé aucune trace. L’odeur que je retrouve, c’est celle du pays, celle de mon enfance, inchangée.

La pièce n’était éclairée que par le demi-jour ménagé par la partie de volet laissée ouverte. Et c’était une atone lumière de n d’après-midi, voilée, déjà hivernale. On distinguait mal ce qu’il y avait au fond de la salle, du côté de la fenêtre aux volets fermés. Il y avait là des meubles aux contours imprécis qui m’étaient presque devenus étrangers. Cette grande ombre, à gauche, ce devait être l’armoire de ma grand-mère, celle où on rangeait les draps. Et puis, au milieu, cette longue table rectangulaire, je la connaissais, c’était celle des repas en famille. Quand il y avait famille. Quand elle n’était pas encore réduite au trio de la mère et des lles. Comme c’était étrange de revoir tout cela. Un moment, j’ai presque pris plaisir à essayer, dans la pénombre, de deviner, de reconstruire ce qui avait été pour nous le décor quotidien de l’été. Brusquement supprimé, anéanti, oublié avec les années d’absence. Toutes ces années sans Bretagne. Jamais plus la Bretagne, j’avais dit. Jamais plus cette maison !

J’ai largement ouvert l’autre fenêtre, poussé le volet resté fermé contre le mur, et la lumière du soir est brusquement entrée, avec la fulgurance d’un jour blanc, cette lumière glauque et pourtant aveuglante que je connais si bien. Je sais comment la rendre sur une toile, comment glisser dans le mélange de blanc de titane et pointe de noir qui fait le gris singulier de certains ciels bretons cette touche in nitésimale de jaune. Car je continue à peindre, malgré toi, ma mère, même si ce n’est pas mon métier.

Un faible rayon de soleil a couru sur le sol, ces grands carreaux de faïence noirs et blancs que maman avait voulus en remplacement du linoléum gris du temps de ma grand-mère, succédant lui-même au plancher dévasté d’humidité qu’il avait fallu arracher. Et en dessous qu’y avait-il eu autrefois ? La terre battue peut-être, comme dans les premières maisons de pêcheurs. Il n’y en a plus beaucoup comme celles-là, boulevard de l’Océan ! Elle fait tache, notre maison, à côté des villas qui se succèdent d’un bout à l’autre de la promenade, de la Pointe jusqu’au Manoir.

Dans la maison de nouveau habitée, il y avait le jour hésitant des soirs d’autrefois. Je n’avais pas besoin d’allumer. Les souvenirs commençaient d’arriver.

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