La maison de Bretagne

Marie Sizun · Chapitre 29 sur 44

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La maison de Bretagne

Jeudi

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Le temps extérieur aussi est bouleversé : ce matin, c’est à peine si j’ai pu ouvrir les volets, tant le vent sou e fort, et j’ai eu bien du mal à les xer au mur avec les taquets. Des nuages fous courent à travers le ciel. Est-ce qu’il y aura une tempête ?

On me dit à l’épicerie – où je suis retournée, encore incognito, prendre du pain – que c’est aujourd’hui grande marée, coe cient 100, si j’ai bien entendu ? Je n’ai jamais compris grand-chose à tout cela. Anne-Marie, elle, s’y intéressait de près ; non certes par amour de l’océan, mais parce qu’elle en avait peur. Une peur maladive. Elle gardait toujours, épinglé à la cuisine, le calendrier des marées. Ces jours-là, elle avait peur de tout : peur de la fureur des vagues, peur de la violence de leur fracas contre le rempart du boulevard, peur du tourbillon d’écume dans lequel, brusquement, elles escaladent le muret pour venir glisser, insidieuses, jusqu’au seuil des maisons. Pourtant jamais encore l’eau n’était entrée chez nous, du moins en notre présence. Mais, après les grandes marées d’équinoxe, si nous avions été absentes, nous trouvions parfois, en arrivant, des bouquets d’algues séchées au pied du mur de façade et jusque dans la venelle qui borde le côté droit de la maison. C’était comme un signe, un rappel de ce qui pourrait se passer, un avertissement, une menace. « Un jour, disait maman, vous verrez, l’océan se déchaînera pour de bon et il enlèvera tout… De cette maison et de nous, il ne restera rien. » Elle était sincère dans sa folie visionnaire. Je me la rappelle, au moment des tempêtes, debout, immobile dans l’encoignure de la fenêtre de sa chambre, d’où l’on voit le mieux la mer, un mouchoir entre ses doigts crispés. S’approchait-on, elle nous renvoyait d’un geste impatient, priant qu’on la laisse tranquille. Le soir, au dîner, elle parlait avec exaltation de déménager, de quitter cette maison où, décidément, rien n’allait et n’irait jamais, et surtout de fuir ce pays de folie où nous n’aurions jamais dû venir. Nous nous taisions, embarrassées par sa violence. Il est vrai que, la nuit, le tonnerre des vagues dans le silence du village endormi était impressionnant. Armelle, toujours insomniaque, inquiète à son tour, venait me retrouver dans ma chambre. Moi, ce grand vacarme de la tempête, je l’aimais. Parce qu’il était désordre, menace, promesse d’autre chose, quintessence de vie. Je l’aime toujours.

Pour maman, je le comprends à présent, il n’en était pas de même, c’était l’idée de destruction qui, tout en lui faisant peur, au fond la fascinait. La mort, peut-être, qu’elle attendait tout en la redoutant.

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