La maison de Bretagne
La sonnerie de mon…
La sonnerie de mon téléphone m’a brutalement ramenée à la réalité. J’ai tout de suite reconnu la voix détestable de l’agent immobilier de Pont-l’Abbé. J’avais complètement oublié d’annuler le rendez-vous que j’avais avec lui à deux heures ! Il était presque deux heures et demie. Évidemment il s’étonnait de ne pas me voir. Je me suis entendue balbutier des excuses : un contretemps, des circonstances indépendantes de ma volonté. Il a eu l’air surpris. Mais je me suis refusée à lui dire la véritable raison de ma défection. Ce qui s’était passé, il l’apprendrait bien assez tôt ! Désirais-je prendre un autre rendez-vous ? Non, pour le moment, je ne savais pas, je verrais. Je l’appellerais, ai-je bafouillé, tout en sachant que je n’en ferais rien, et que pour moi l’a aire était close. Cet homme, mystérieusement, je lui en voulais. J’ai raccroché, soulagée de ne plus l’entendre.
Cette fois, de crainte de me laisser surprendre une nouvelle fois, j’ai voulu appeler le notaire de Quimper pour décommander immédiatement mon rendez-vous du lendemain. J’étais presque arrivée à la maison, mais je me suis assise sur le muret qui borde le boulevard pour le faire sans tarder. Comment avais-je été si négligente ? Il est vrai qu’avec le drame de dimanche, je m’étais trouvée comme dépossédée de moi-même.
Une secrétaire acidulée m’a passé le notaire. Il y avait longtemps que je ne l’avais entendu : c’était maintenant un vieux monsieur au ton ponti ant. Je ne l’avais rencontré qu’une fois, à la mort de Berthe, en 1998, pour la lecture du testament. Je nous revois, assises toutes les trois dans cette étude grisâtre à l’odeur de renfermé, la mère et ses deux lles, Anne-Marie en larmes entre Armelle et moi. Grand-mère nous laissait à toutes les trois, en indivision, la maison de l’Île (c’est plus tard, à la mort d’Anne-Marie, qu’Armelle a renoncé à sa part d’héritage). Il y avait pour nous dans ce moment quelque chose de grave et d’angoissant, qui tenait à la masse de souvenirs de chacune d’entre nous, au chagrin que nous avions de la mort de la vieille dame, comme à l’importance et à l’emprise sur nous de la maison du boulevard de l’Océan, témoin et complice de notre histoire, solennisée par cet instant. Sans doute notre anxiété venait-elle aussi de l’ambiguïté des sentiments que nous éprouvions, ma mère, Armelle et moi, les unes pour les autres et de l’incertitude de l’avenir. Oui, c’était un moment étrange. Et je suis étonnée qu’il ne me revienne en mémoire qu’aujourd’hui, tant il me semble signi ant. Jamais nous n’avions été aussi profondément ensemble, ni aussi profondément séparées.
Au téléphone je rendis compte au notaire aussi simplement que possible de ce qui venait d’arriver boulevard de l’Océan et demandai à remettre mon rendez-vous du lendemain jusqu’à plus ample informé.
« Je suis désolé, t simplement le notaire. Comme c’est ennuyeux pour vous ! Tout cela est bien fâcheux… Mais, naturellement, je comprends… Vous prendrez un nouveau rendez-vous avec ma secrétaire ? »
Je l’ai remercié et j’ai dit que j’appellerais dès que possible, mais pas dans l’immédiat.
Et voilà, c’était tout.
Comme il était agréable, cet homme, et combien les choses, dites de sa voix unie et douce, paraissaient simples !
Nous avons aimablement pris congé l’un de l’autre. Je me suis sentie apaisée. Pour le moment aucun rendez-vous ne me liait.
Qu’adviendrait-il de cette maison ? Je n’en savais encore rien. Une chose m’était claire : je ne voulais plus jamais la louer. Et je n’étais plus si pressée de la vendre.
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