Appelez-moi Cassandre
J’aurais préféré que ce ne soit pas si violent...
J’aurais préféré que ce ne soit pas si violent, que mon âme s’envole plus haut, que nous puissions nous dire tout ce que nous ne nous sommes jamais dit quand tu me regardais avec ces yeux où brillait une secrète lumière que je parvenais à peine à déchiffrer.
— Pourquoi tu pars ? m’a demandé Roberto pendant que nous nous maquillions devant le miroir de sa maison.
— C’est mon devoir envers la patrie.
— Tu parles d’un devoir… Dis-leur que tu es homo, m’a-t-il dit pendant que je mettais du rimmel. Reste avec moi, Rauli, s’il te plaît, tu es mon seul ami, m’a-t-il dit quand je passais au rouge à lèvres.
Mais il n’y avait pas moyen, les yeux du léopard étaient déjà sur moi, je faisais moi-même partie du léopard, là-bas sur la terre rouge de Cunene.
— Maintenant que mes parents ont fui comme de la racaille, je suis si seul, Rauli, j’ai besoin de toi, qu’est-ce qu’une oiselle comme moi va faire ici, toute seule, Rauli, ne pars pas, s’il te plaît… Quel genre de soldat tu peux être ? Tu n’es même pas capable de faire le petit soldat de plomb, s’il te plaît.
— Je dois y aller… Je ne veux pas être Raúl, ni Nancy.
Je savais que j’allais mourir, je ne le lui ai pas dit, à quoi bon ? Il valait mieux lui laisser ses illusions, et qu’il croie que notre amitié avait un avenir.
Je ne veux pas être Raúl, ça, je l’ai toujours su, dès mon plus jeune âge je l’ai su. Je ne suis pas Raúl parce que je suis Cassandre et que le sang de Priam coule dans mes veines. Les dieux me l’ont dit.
— Tu es ici de passage, tu repasseras l’Hellespont et de nouveau tu sacrifieras un bœuf aux longues cornes, m’a annoncé Athéna.
Et j’ai regardé ses pieds chaussés de sandales d’or qui laissaient une fine trace, invisible à tout autre que moi, à l’intérieur de la salle de cours d’espagnol, quand le professeur venait me mettre la main sur l’épaule et me dire que j’étais beau, presque comme une petite fille.
Athéna se tient derrière le professeur, elle a dans les yeux un sourire de chouette et elle me parle dans une langue ancienne que je comprends très bien.
— Tu dois retourner dans l’Ancien Monde, dit-elle. C’est là, au pays de l’Éthiopien à la chevelure hirsute, que prend fin ton temps dans cet âge.
Sa voix dans ma tête est aussi forte que le tonnerre d’un char que conduirait un aurige et tireraient cent chevaux de feu. Le professeur, sentant que je me raidis sous ses mains, me lâche.
— Tu as froid, Raulito ? Quelque chose ne va pas ?
Je rentre chez moi. J’ai quatorze ans et je suis encore malade, au lit, attendant qu’Athéna revienne, qu’elle redescende de l’Olympe d’un pied léger et continue de me raconter les secrets d’un temps révolu.
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