Appelez-moi Cassandre

Marcial Gala · Chapitre 22 sur 55

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Appelez-moi Cassandre

Je sors dans la rue, habillé en femme.

Je sors dans la rue, habillé en femme. Nous sommes le 28 décembre et ma mère m’autorise à aller à un bal costumé. Elle me le permet pour se venger de mon père qui est parti avec la Russe. Elle m’a elle-même coiffé, maquillé, puis m’a prêté une belle robe bleu clair ayant appartenu à Nancy. La soirée a lieu dans l’établissement où je suis scolarisé. Elle a été organisée par le professeur d’espagnol. Ce professeur qui m’a un jour parlé de Virgilio Piñera, de Lezama Lima et de Reinaldo Arenas, un écrivain qui, à La Havane avait été son ami avant de quitter Cuba pour Miami, après avoir publié un roman intitulé Celestino avant l’aube qui parlait d’un garçon fou. Il me l’a dit avant de poser sa main sur ma cuisse, de me regarder dans les yeux et d’avouer qu’il était un « inverti ».

— C’est la première fois que je dis ça à quelqu’un, je risque gros si ça se sait. Si tu le répètes, Rauli, tu peux me créer de graves ennuis, je serai expulsé du Parti et de l’école.

— Alors, pourquoi me le dis-tu ? ai-je demandé.

Il a mis sa main sur ma cuisse et répondu :

— Parce que ça me brûlait l’âme, tu ne sais pas ce que c’est que de vivre en prétendant être autre chose… J’ai confiance en toi, Rauli, je te trouve formidable, tu me plais, tu seras un écrivain.

— Je ne crois pas, je vais bientôt mourir.

— Ah, ne dis pas de bêtises, laissons tomber ça ! Écoute, tu vas prendre ce livre, mais ensuite tu me le rends, et j’espère que personne ne le verra entre tes mains.

Nous sommes dans la salle d’espagnol, le professeur se lève et sort d’une étagère un gros roman dont la reliure est cachée par une couverture du magazine Bohemia. Paradiso, annoncent les premières pages.

— Garde-le et prends-en bien soin, c’est un cadeau de Lezama lui-même, répète le professeur. Surtout, que ton père ne le voie pas, il m’a dans le nez.

Je dois traverser la ville habillé en femme. Athéna et Apollon m’accompagnent. Un de chaque côté, sous l’apparence des orishas Obatala et Shango, ils m’accompagnent pour qu’il ne m’arrive rien, car aujourd’hui n’est pas le jour de ma mort. Je suis une fille qui marche dans une ville appelée Cienfuegos, les passants s’arrêtent pour me regarder.

— Quelle jolie blonde ! murmure quelqu’un à mon passage.

Ma mère m’a envoyé au casse-pipe. Elle m’a sacrifié pour se venger de mon père, elle avait les yeux humides quand elle m’a embrassé sur la joue, en prenant soin de ne pas gâcher mon maquillage. J’ai quinze ans et je me promène en ville habillé en femme. C’est habillé en femme que j’attends le bus et si on me demande mon nom je dirai que je m’appelle Cassandre, mais personne ne me demande rien, je suis une fille comme les autres qui, dans une ville étroitement liée à la mer, presque la mer elle-même, attend l’autobus. Quand je monte, un jeune homme se lève pour m’offrir son siège.

Je vais arriver à l’école et je vais réciter un poème de Rubén Darío.

— Margarita, está linda la mar, y el viento lleva esencia sutil de azahar : tu aliento. (Margarita, la mer est belle, et le vent apporte une subtile essence de fleur d’oranger : ton souffle.)

Je vais réciter devant mes camarades déguisés en guérilleros mambis, en Superman ou loups-garous, devant les filles déguisées en petit chaperon rouge, en Belle au Bois dormant, en kolkhozienne, Vietnamienne ou Angolaise. Aucune n’est plus féminine que moi, aucune plus belle que moi.

— Lui, il a la Bayamesa dans l’âme, dit à haute voix un de mes camarades de classe.

— Lui, s’il n’est pas un canard, il sait au moins où se trouve la lagune, dit un autre.

Mais c’est à moi, Cassandre, qu’ira le prix du meilleur costume. Je le rapporterai à ma mère : un gâteau au chocolat que je mangerai assaisonné à ses larmes avec elle qui pleure parce qu’elle croit sa vie fichue ; la naïve ne sait pas que le pire est à venir, elle devra affronter la mort de ses enfants, ramer et naviguer à contre-courant dans cette tempête, abandonner son chagrin sur le pont du navire de sa vie et continuer à naviguer. La seule chose qui lui reste à dire, c’est La noche está estrellada y ella no está conmigo. (La nuit est pleine d’étoiles, elle n’est pas avec moi.) « Elle », c’est moi, Cassandre. Un jour je lui ai dit :

— José et moi allons mourir.

Elle n’a pas voulu m’entendre.

C’était un de ces jours où mon frère était revenu à la maison chercher quelque chose à voler, puis à vendre pour se shooter.

— J’ai besoin de prendre quelque chose ! criait José et j’étais très jeune, mais je savais déjà ce que mon frère avait besoin de prendre : du Parkisonil avec de l’alcool à 90o. Je savais qu’il viendrait, alors j’ai dit à ma mère de cacher la télé pour qu’il ne l’emporte pas. Elle m’a ignoré, parce que je suis Cassandre, celle que personne ne croit, et mon frère nous a enlevé le vieux téléviseur russe, il a bousculé ma mère, l’a projetée contre le mur, l’a traitée de salope, moi de pédé et m’a dit qu’on lui avait parlé de la fête de l’école, de ma robe de femme et qu’il avait honte de nous, un pédé et une putain cinglée qui prend son dernier fils pour Nancy.

— Mariela, c’est de ta faute, s’il est comme ça, a dit José alors qu’il avait déjà la télévision dans les bras et se donnait beaucoup de mal pour ouvrir la porte sans laisser tomber l’appareil.

— C’est la pute noire avec laquelle tu sors qui t’a encouragé à voler ta propre famille ? Je vais te dénoncer, lui a crié ma mère, mais elle ne l’a pas fait.

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