Appelez-moi Cassandre

Marcial Gala · Chapitre 12 sur 55

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Appelez-moi Cassandre

« À bas la racaille ! » dit une pancarte...

« À bas la racaille ! » dit une pancarte, devant la porte de Roberto. « À bas la racaille ! » dit une pancarte devant la porte de mon meilleur ami qui cet après-midi n’est pas allé à l’école parce que ses parents font leurs valises.

 

Roberto n’a pas encore accompli son service militaire et ne pourra pas les accompagner.

— Ce sont des apatrides, des traîtres à la Patrie et à la Révolution qui leur ont tout donné, dit le professeur de géographie qui est aussi secrétaire du Parti à l’école.

La directrice, à côté de lui, grande et mince, serre contre elle son sac jaune comme si elle avait peur qu’il s’envole.

— À bas la racaille ! dit la directrice. N’oubliez pas qu’on a baissé le prix des œufs, achetez-en et jetez-les, l’heure est venue de dire de quel côté chacun se trouve, vous n’êtes plus des enfants… L’heure de dire à quel camp on appartient est venue ! À bas la racaille !

— À bas la racaille ! crions-nous, élèves et professeurs en chœur.

— Pif ! Paf ! Dehors ! À bas la vermine ! crie la directrice.

— Pif ! Paf ! Dehors ! À bas la vermine ! crions-nous.

Elle :

— Celui qui ne sautera pas n’est que de la vermine !

Nous :

— Celui qui ne sautera pas n’est que de la vermine !

Nous sautons tous en même temps, toute l’école en suspens dans l’air pendant une seconde qui dure une éternité, mais dès que nos pieds touchent le sol la directrice crie :

— Les Noirs qui s’enfuient, ils se font prendre par le Ku Klux Klan !

— Les Noirs qui s’enfuient, ils se font prendre par le Ku Klux Klan !

Une pluie fine tombe, presque rien. La directrice de l’école élémentaire Rafael Espinosa, au centre de ce trou perdu qu’est Cienfuegos, finit son discours d’une voix suraiguë :

— Pour aujourd’hui, les cours sont finis, vous pouvez aller huer l’ingénieur Ortiz, un traître à la Révolution qui lui a tout donné… À bas la racaille !

Roberto, le fils de l’ingénieur Ortiz est mon seul ami, et pourtant je suis les autres, je marche le long du trottoir avec eux, je crie avec eux et, avec eux, j’achète des œufs à prix réduit. C’est mal ce que je fais, je le sais, c’est mal d’être né de nouveau, c’est mal d’être en vie de nouveau. Je vais jeter des œufs sur la famille de mon meilleur ami, sur une porte grise qui ne s’ouvre pas. Ça fait trois jours qu’ils ne sortent pas de chez eux. Raúl, le Sans-Os, va jeter des œufs sur son seul ami. Ce Raúl-là, ce n’est pas moi, moi, je suis Cassandre, et j’ai bien des os, je suis pleine d’os que les autres ne voient pas. La Russe me voit marcher avec les autres pour aller jeter des œufs sur Roberto, elle descend de sa Lada et m’interpelle.

— Rauri, viens ici.

Je me sépare de mes camarades et traverse le trottoir.

— Où vas-tu, Rauri ? dit-elle ensuite, en regardant la boîte d’œufs dans mes mains. Ça, c’est pas bien, Rauri, on ne construit pas le socialisme en jetant des œufs.

Et comment le construit-on ? J’ai bien envie d’avoir la réponse, mais je me tais, je la regarde dans ses yeux d’un bleu très sombre.

— Tu as lu le livre ? demande-t-elle là au milieu de la rue, pendant que mes camarades crient :

— À bas la racaille ! À bas la racaille !

La Russe a un côté racaille, elle porte un jean moulant, alors qu’il est dangereux de se dandiner dans ce genre de vêtement, je n’ai aucun intérêt à ce que les gens me voient avec la Russe, encore moins mes profs, qui en marchant se retournent, et le chef de la section de la Fédération d’élèves de l’enseignement secondaire de mon établissement se retourne lui aussi, comme pour dire : « Qu’est-ce qu’elle veut à Raulito, le petit qui n’a pas d’os ? », « Ce ne serait pas un agent de la CIA ? »

— Tu as aimé ? insiste la Russe.

— Oui, Svetlana.

— Tu sais très bien que je m’appelle Liudmila, ça fait des années que ça dure, cette histoire, tu dois apprendre à m’accepter, Rauri… tu ne dois pas y aller, tu n’es pas obligé d’y aller.

— Je sais, mais je veux y aller.

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