Appelez-moi Cassandre
J’ai vu Yemaya, la déesse de la mer...
J’ai vu Yemaya, la déesse de la mer aux sept jupes bleues et blanches, se disputer avec Anubis l’âme de Martínez jusqu’à ce que celle-ci se sépare en deux, qu’une moitié prenne la direction du Nil, l’autre celle des chutes du lac Victoria. Mais le corps de Martínez est resté là dans le camp, tout près des dortoirs. Il lui manquait ses jambes et, quand le soleil s’est levé, elles lui manquaient toujours. Ceux qui étaient partis chasser le tireur de mortier sont revenus, le capitaine en tête, les larmes aux yeux.
— Quel sale coup, putain ! Si les Sud-Africains n’approchaient pas, j’irais tirer sur tous ces Négros de merde, a-t-il lâché.
Mais Martínez n’était pas là pour lui faire remarquer qu’il n’était pas politiquement correct de parler de la sorte, que ça affecte l’honneur des troupes. Les troupes qui, avec Gilberto, Ernesto, Amado, Sergio et Raymundo, les cinq lieutenants, chefs de compagnie au front, tenaient leurs fusils prêts, comme si de chaque recoin, derrière chaque colline, chaque arbre, un artilleur allait soudainement surgir et nous prendre pour cible. Moi pas, je n’ai pas besoin d’aller chercher mon fusil, je suis le petit bijou de l’unité, je rédige aussi les rapports et les faire-part d’obsèques. Mon uniforme est d’un joli vert, presque tel qu’on me l’a donné à Cuba, le capitaine aime me voir bien mis et, si cela ne tenait qu’à lui, il me permettrait même de me laisser pousser les cheveux jusqu’aux épaules ou presque, pour que je ressemble vraiment à une fille, mais il n’ose pas aller jusque-là, on pourrait nous fusiller si on découvrait ce que nous faisons ou plutôt ce qu’il me fait, car le capitaine me déshabille, sans que je le lui demande, il me force à m’accroupir et à le sucer, ensuite il me pénètre d’un coup sec, il m’appelle cul merdeux et cul cassé, et il prétend que je ressemble beaucoup à son épouse bien-aimée qui attend à Cuba son retour pour tomber enceinte et se construire ensuite avec lui une petite maison à Gibara, le plus beau village d’Holguín, qui possède une promenade maritime semblable à celle de Cienfuegos, quoique pas aussi longue. Tout cela, il me le dit tandis qu’il me pénètre et met du temps à atteindre l’orgasme, faute de concentration. Au fond, j’ai beau être son petit bijou, il me hait.
Je n’aime pas être le petit bijou du capitaine.
— Tu es la petite pute du capitaine, hein ? murmure Carlos lorsque nous nous retrouvons à la cantine.
Il est si près de moi que je sens son souffle dans mon oreille.
— On ne peut pas te faire confiance, en tout cas t’avise pas de parler de moi, pédé, une balle est vite partie, tu piges ?
Je hoche la tête. Il sait que je suis bizarre, c’est pour cela qu’il me traite ainsi. Carlos est à moitié sorcier. Sur la terre de ses ancêtres, ses sens s’éveillent, il sent que lui et moi sommes sur la même onde. Il est mon chef immédiat, car j’appartiens à son escouade d’infanterie, officiellement. Quand il m’a vu pour la première fois, il a éclaté de rire.
— Avec toi, on n’est pas gâté, toi t’as rien d’un soldat, t’es de la chair à canon… à moins que tu fasses du karaté. Tu fais du karaté ?
— Non, lui réponds-je.
Il m’a regardé avec un mépris d’une telle intensité qu’on aurait presque dit de l’amour.
— On va voir ça, m’a-t-il lancé, donne-moi un coup.
J’ai pincé les lèvres et fait non de la tête. Nous venions d’arriver de Luanda dans un énorme camion de transport de troupes, Agustín, Johnny le Rocker et moi, c’était un samedi et je faisais la connaissance de Carlos Valdivia, mon sergent, qui voulait me prouver que je n’étais pas un soldat.
— Si tu refuses, c’est moi qui vais cogner, a-t-il dit là-dessus, déchaînant les rires des autres recrues.
Nus jusqu’à la taille, ils avaient joué au volley-ball, au football et au base-ball, ce jour-là. Le capitaine n’était pas là. Il n’y avait aucun officier. Les soldats se sont arrêtés pour faire cercle autour de nous. Personne n’a dit : « Ça suffit, messieurs. » Personne ne voulait se battre avec le sergent Carlos Valdivia, dont on voyait bien, à ses biceps hypertrophiés et à son nez cassé, qu’il avait été boxeur.
— Je ne te connais pas, ai-je fini par lui dire, je suis un soldat de la patrie, je suis venu à cause de Sara González et de sa chanson sur les héros… Y que viven allí, donde haya un hombre presto a luchar, a continuar. (Et qui vivent là-bas, où il y aura un homme prêt à lutter, à continuer.)
— Tu te fous de moi ? a demandé Carlos, avant de rire. Nous voilà avec un chanteur.
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