Appelez-moi Cassandre
Nous tenons les soldats de Savimbi...
Nous tenons les soldats de Savimbi, accroupis sur le sol en terre battue de la cabane. Tout à côté de celui que Johnny le Rocker a tué se trouve un mortier de quatre-vingts millimètres. Le matin se lève, mais le capitaine s’approche de chacun d’eux et vérifie leurs armes à la recherche de marques de brûlures qui dénonceraient un artilleur. Aucun des survivants n’en a, alors il s’approche du défunt et regarde ses bras.
— C’est le salaud qui a tué Martínez, il est mort, dit-il.
On rentre et le capitaine va être décoré, mais on va aussi engager contre lui des poursuites pour indiscipline, on s’apprête à le renvoyer à Cuba pour avoir levé son bataillon en pleine nuit et l’avoir transformé en une armée d’ombres. Nous emmenons les trois prisonniers. On met le feu à la cabane avec les deux morts à l’intérieur, on emporte aussi le mortier et leurs pistolets-mitrailleurs israéliens.
— Ces Uzi, c’est de la merde, dit le chef de compagnie en les vérifiant, ça ne sert qu’au corps-à-corps.
Le chef de ma compagnie, le lieutenant Amado Suárez, n’a aucun don pour le commandement. Il voit tout à travers des lunettes de myope qui donnent une expression effarée à son visage aux traits fins, il s’appuie donc beaucoup sur ses sergents, surtout sur Carlos, qui se poste à l’avant de la compagnie de retour à sa base permanente, écrasant les broussailles de ses pieds chaussés de bottes roumaines. Je ne lève pas la tête pour ne pas voir la tornade de morts emporter les âmes des guérilleros de Savimbi que nous avons tués, pour l’instant ils sont en paix, pour l’instant. Tout est suspendu à cet instant. À côté de moi marche Agustín, sa mitrailleuse PKM croisée dans le dos. Il est à peine neuf heures du matin, mais le soleil tape déjà fort, presque rageusement, alors je lève les yeux, les morts s’effacent, je les distingue à peine, mais l’un d’eux que je ne reconnais pas à cause de la lumière crue me dit :
— Cassandre.
Il murmure mon nom et je sais qu’il ne me reste que peu de vie.
Déjà les Érinyes chantent à nouveau :
— « Fuselé aux pieds, fuselé aux pieds. »
Elles chantent leur cantilène pour moi, bien qu’elles sachent que je ne rentrerai pas à Cuba dans un de ces cercueils qui retournent au néant, je resterai ici dans la terre rouge de l’Angola jusqu’à ce qu’une hyène déterre mes os, que mon crâne finisse dans les eaux du Cunene et que la poussière que je serai devenue ne se perde dans l’océan, pour que les courants marins m’emportent jusqu’à l’Hellespont ; cependant mon heure n’est pas encore venue, pour l’instant je suis bien vivant, assis sur le balcon de ma maison, à contempler la rue. Je ne suis pas encore un petit soldat de plomb, la tornade de morts ne tourne pas encore au-dessus de ma tête.
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