Appelez-moi Cassandre
J’ai quinze ans, j’attends que maman me dise...
J’ai quinze ans, j’attends que maman me dise bonne nuit et je vais me coucher sur cette recommandation :
— Ne reste pas à lire si tard, Rauli, souviens-toi qu’il y a école demain. Fais-toi chauffer un verre de chocolat au lait, mon fils, tu es si maigre.
— Oui, maman.
— Est-ce que tu m’aimes, mon fils ?
— Oui, maman.
Quand je crois qu’elle dort, j’entre dans la chambre qui appartenait à Nancy et choisis une robe courte à fleurs qui, je le sais, me va à ravir, je lui prends un peu de son parfum Chanel et me maquille devant la glace de l’armoire, je mets les talons que le petit ami bulgare de ma tante lui avait rapportés d’Istanbul, des vernis aux reflets d’or presque imperceptibles, je prends un sac qui lui appartenait aussi et qu’elle avait acheté à La Havane la dernière fois que nous y étions allés ensemble, et j’y range plusieurs de mes poèmes. Je suis près de sortir quand j’entends ma mère appeler.
— Rauli, viens ici.
J’entre dans sa chambre, la lumière est éteinte et je distingue à peine la forme fragile qui se dessine sous la couverture. Elle sent mon Chanel.
— Tu sors, Nancy ? As-tu demandé la permission à papa ? Tu sais combien il est dangereux de sortir dans la rue à cette heure ! Amuse-toi bien, petite sœur, mais apporte-moi d’abord un verre d’eau… Pas trop froide, s’il te plaît.
J’apporte un verre d’eau à ma mère qui me serre dans ses bras, elle me dit qu’elle m’aime à voix basse, à peine un murmure, puis se rendort. J’ouvre la porte. Je descends les escaliers habillé en femme et les quelques voisins, encore assis à prendre le frais sur les bancs à l’entrée de l’immeuble à cette heure tardive, me regardent sans me reconnaître. Pour eux, je suis une apparition.
— Salut, me dit Clara, celle d’en face. Toi, tu dois être de la famille Iriarte, non ? Une nièce ?
— Oui, réponds-je, de La Havane.
— Tu ressembles tellement à Nancy, dit Jorge, son mari que tout le monde dans l’immeuble appelle le Gros, peut-être à cause de sa maigreur. Bienvenue à Pastorita.
— Merci, réponds-je.
Je monde dans le bus de la ligne 6, direction La Punta Gorda, le quartier le plus bourgeois de la ville. Je descends au sixième arrêt. Je marche le long de la promenade maritime, bondée à cette heure. Ma robe fleurie semble briller dans l’obscurité de la nuit de Cienfuegos. Je me sens bien, habillé comme ça, personne ne me connaît, je peux dire que je suis Cassandre, personne ne me trouve bizarre. Je suis une fille comme une autre, qui se rend à une fête organisée par la Casa de la Trova de Cienfuegos. Quand j’arrive, je trouve, assis sur une chaise au centre de la petite salle faiblement éclairée et micro à la main, un jeune homme filiforme, au crâne rasé, qui lit des vers sans métaphore, des vers qui brisent le cercle de ses dents comme les âmes des guerriers morts s’enfuyaient des portes de Troie. Je regarde autour de moi, je repère une chaise vide et m’assois à côté de deux garçons, dont l’un tient une guitare sur les genoux. Ils portent tous deux des bottes russes, même en plein été, ils doivent avoir les pieds qui cuisent là-dedans, me dis-je, moi qui porte des talons aiguilles. L’animateur et directeur de la Trova, un petit grassouillet aux cheveux longs et à lunettes, accompagné d’une brune aux boucles peu flatteuses, dont j’apprendrai plus tard qu’elle est leur consultante en littérature, s’approchent de moi avec un plateau chargé de verres en plastique…
— Vous voulez du thé russe ? demande la fille qui, sans attendre ma réponse, me met un verre dans la main.
Nous sommes une vingtaine de jeunes des deux sexes. On souffle sur le thé chaud, on boit, on parle, ou plutôt, ils parlent, car moi, je ne suis qu’une fille aux yeux très bleus qui passe pour une Allemande ou une Anglaise et que mes deux voisins veulent séduire.
— Comment tu t’appelles ? dit le guitariste avant de se présenter : Moi, c’est Raúl Torralba, trovero de La Havane.
— Je m’appelle Nancy ; justement, je connais un Raúl.
— Ah… Et il écrit ? demande l’autre. Moi, je suis poète… d’ici, de Cienfuegos, je m’appelle Rogelio Iglesias et j’ai gagné le Prix provincial des ateliers littéraires… Tu veux lire quelque chose de moi ?
— C’est pour ça que je suis venue.
— Toi aussi, tu écris ?
— Oui.
— De la poésie ?
— Oui.
— Tu n’es pas très bavarde, pour une belle fille… Tu m’as tout l’air d’être encore une débutante… Tu as lu Wichy Nogueras ? Là-bas, à La Havane nous avons rencontré Wichy et Víctor Casaus, ainsi que le gros Raúl Rivero. Qu’est-ce qu’on a bu comme rhum ! Et quand Silvio Rodríguez en personne se pointe, imagine un peu la fiesta…
— Silvio m’a dit qu’il allait me prendre avec lui lors de sa prochaine tournée, pour me former, intervient le trovero d’une voix haut perchée. Ça te dérange si je fume ?
— Je lis beaucoup César Vallejo, dis-je et…
— Me moriré en París con aguacero (Je mourrai à Paris sous une averse), récite le poète en scandant les syllabes, un día del cual tengo ya el recuerdo […] son testigos los días… (un jour dont j’ai déjà le souvenir […] en sont témoins les jours…).
— Je vais le mettre en musique, interrompt le trovero, qui a déjà allumé sa cigarette, m’en offre une et, quand j’acquiesce, ressort sa boîte d’allumettes en métal, en me regardant dans les yeux.
Ils continuent de parler de César Vallejo, croisent les jambes comme Vallejo et se donnent l’air triste du poète péruvien et, de fait, ils ont la mine aussi allongée que lui sur sa photo la plus connue.
Il y a plusieurs autres filles dans la pièce, des Noires, des Blanches, la plupart très minces et plus grandes que moi. Quand recommence la lecture, j’entends des vers qui parlent de tracteurs, de bateaux de pêche, de construction d’écoles et d’amour du travail.
— Me desordeno, amor, me desordeno, cuando voy en tu boca, demorada… (Je me défais, amour, je me défais, quand je vais sur tes lèvres, attardée…) murmure une jeune blonde, au visage de boxeur et à la poitrine plantureuse qui, sans prêter attention à la fille qui, micro à la main, débite ses vers sur le bonheur d’aller à l’école à la campagne, s’est approchée du trovero, du poète et de moi, un verre de rhum à la main.
— Et toi d’où tu viens ? me demande-t-elle après s’être assise.
— Je viens de Matanzas, dis-je. Je suis venue voir ma tante.
— De quelle partie ? demande le trovero.
Mais avant que je puisse répondre, l’organisateur de la fête s’approche à nouveau :
— Raúl, c’est ton tour, allez donne-toi à fond.
Le trovero prend la guitare, s’approche du centre, où se trouvent la chaise et le micro et, avant de chanter, explique que la chanson dont il va nous régaler est née une nuit pendant laquelle il se promenait dans la Malá Strana, le célèbre quartier de Prague, où il avait vu une fille aux yeux très bleus, une fille qui lui rappelait Alejandra, le personnage d’Ernesto Sábato.
— Des yeux comme les siens, ajoute-t-il en me montrant du doigt.
Le jeune poète assis à côté de moi, qui à ce moment-là effleurait mon petit doigt de sa main droite, ronchonne, furieux. Toute l’assistance se retourne sur moi, je voudrais être à cent pieds sous terre, car assis sur l’une des chaises du fond se trouve un jeune professeur de mathématiques de mon école qui me connaît. Je sens les yeux du professeur se fixer sur les miens, et c’est comme s’il me lisait, comme s’il les creusait avec une très large pelle, pour découvrir sous le sable des plages de l’Hellespont l’invisible Rauli, le Sans-Os. Il ne dit rien, il regarde devant lui. Je ne sais pas s’il m’a reconnue, mais je me sens envahie d’une telle inquiétude, d’une si grande envie d’être à cent pieds sous terre, que j’arrive à peine à sourire.
— Je reviens tout de suite, dis-je au poète lorsque commence le grattement de la guitare.
— Où vas-tu ? Tu n’écoutes pas la chanson ? Remarque, tu ne vas pas y perdre grand-chose, c’est de la merde…
— Je reviens tout de suite, dis-je encore.
Je me lève et sors de la Casa de la Trova tandis que le trovero, d’une voix de fausset étudiée, chante quelque chose qui voudrait ressembler à du Silvio Rodríguez.
OceanofPDF.com