Appelez-moi Cassandre

Marcial Gala · Chapitre 41 sur 55

Pages du PDF

Appelez-moi Cassandre

— Je veux juste chanter comme Roberto Carlos...

— Je veux juste chanter comme Roberto Carlos, dit mon frère.

— Mais tu n’es pas Roberto Carlos, souligne mon père avec un fort ressentiment. Si je découvre que tu as encore manqué l’école, tu vas voir.

— Écoute-moi d’abord, dit mon frère.

— Je n’ai rien à écouter, tout a été dit, répond mon père.

Moi, je suis dans le séjour en train de lire L’Iliade quand j’entends la voix de mon frère, puissante, mais traversée par une racine de nerfs.

— El gato que está en nuestro cielo no va a volver a casa si no estás… (Le chat qui est dans notre ciel ne rentrera pas à la maison si tu n’y es pas…)

— Je t’ai dit de ne pas chanter, dit mon père, puis j’entends le premier coup, sec comme un battement de tambour.

— Ici, on fait ce que je dis.

Ma mère n’est pas là.

— Va te faire foutre, dit mon frère, ne mets plus jamais la main sur moi.

Je me penche à la porte de la chambre et je les vois, figés comme des statues de cire, l’un le bras levé, l’autre se couvrant le visage. Tu as arrêté le temps pour que je puisse les revoir ainsi ; toi dans ton infinie miséricorde tu m’as donné la possibilité de voir dans les yeux bleus de mon père, dans les yeux jaunes de mon frère, le reflet des épées de bronze de Troie. J’ai vu les yeux de mon père et je me suis souvenu de mon frère Hector, pas de celui qui fuit devant Achille le funeste, mais de l’Hector d’avant le début de la guerre de Troie, et je me suis rendu compte que nous les humains ne sommes rien de plus que des avatars, des ombres que tu envoies sur Terre pour t’amuser. Pourquoi fais-tu cela ? Tu dois le savoir, ô Zeus père tout-puissant ; qui est Cassandre pour t’interroger ? Moi, je ne suis personne, je me suis perdue dans l’obscurité des temps, j’ai peu à peu ouvert des chambres aux murs de verre transparent et dans l’une d’elles j’ai trouvé mon cœur rouge et insatiable qui bat. Je l’ai regardé comme s’il n’était pas le mien, et puis un tas de touristes anxieux se sont approchés par-derrière avec leurs appareils d’occasion pour le photographier et j’ai senti le frôlement de l’ombre du léopard dans mon dos, qui n’existe plus. Je l’ai senti ; le léopard a traversé des ères imaginaires et s’est approché de moi, ô Zeus père, pour me raconter ; il s’est approché de moi tandis que résonnent les mortiers des Angolaises qui préparent le yucca que nous ne mangerons plus car ils sont tous morts, ô Zeus père, tous.

— Mon honneur dépend de ton silence, répète le capitaine qui me repousse de ses deux mains, me dit de m’asseoir et me tend la lettre qui est déjà vieille, jaune et froissée.

— Lis-la, ordonne-t-il, avant d’ouvrir une bouteille de whisky et de verser un peu du liquide doré dans les bouchons de deux gourdes.

Je m’assieds sur l’une des chaises en toile, il s’assoit sur l’autre et me regarde pendant que je lis, mais cette fois il ne pleure pas, et c’est comme si ça ne lui faisait pas mal. Il a toujours la braguette déboutonnée et le gland de sa verge flétrie se dessine. Il m’ordonne de m’allonger sur le lit et de baisser mon slip. Je suis couché sur le ventre, la bouche sur l’oreiller. Je suppose que le capitaine déboucle sa ceinture car je l’entends dire :

— Ne va pas crier, parce que ça serait pire.

Il me frappe, j’étouffe mes cris et, à chaque coup, son sexe se redresse. Puis il s’enfonce en moi comme un naufragé arrive sur une plage.

— Pédé de merde ! murmure-t-il à mon oreille en remuant.

Je reçois une lettre de mon frère, alors que je suis sur le point de partir pour l’Angola :

Quand je vivais à Cuba, j’étais complètement dingue. À Cuba, il y a pas de vie, on a seulement droit aux discours de Fidel et aux flics qui, dès qu’un cheveu dépasse, veulent te faire la boule à zéro. C’était trop pour moi, il fallait que je parte. Mais je vais bien, t’inquiète pas, et toi pars pas en Angola, écoute pas ces dégénérés, écoute pas ce mange-merde de papa, attends que je t’appelle ou que je t’envoie un bateau pour te déposer à Key West, et puis là-bas, tu vivras ta vie, je sais que tu t’habilles en femme, mais je m’en fous, chacun fait ce qu’il veut avec sa vie, c’est comme un bateau qu’on lance à la mer qu’on veut, moi maintenant, je chante, je me suis acheté un vieux camping-car et je me balade en Floride, on me donne à manger gratis, j’ai dû quitter ma petite Noire, je supportais pas qu’elle ait perdu un œil, j’avais honte, tu peux pas savoir, une horreur, mais c’est comme ça, Raulito, désespérant. Dis à la vieille que je vais bien, et papa, envoie-le se faire foutre pour moi. En arrivant aux States, je dois t’avouer que je m’attendais à autre chose, mais on peut vivre, et on n’est pas obligé de se taper, à six heures de l’après-midi, des discours qui te bouffent le coco, ou les mouchards du Comité de défense de la Révolution qui te surveillent sans arrêt. Alors je suis heureux et je cherche d’histoires à personne, je ne traîne plus, je ne cherche plus la castagne, maintenant j’ai une copine amerlo, une grosse Noire qui fait presque deux fois ma taille, le genre de femmes qu’on fait plus. Va pas en Angola, t’as rien à y faire. Raulito Iriarte en Angola ! Ça, c’est le truc le plus dingue que j’aie entendu : Quel genre de guerrier tu peux faire, toi ? Et la Russe, est-ce qu’elle est toujours avec papa ? Cette Russe est folle, mais papa encore plus qu’elle, elle est trop belle pour papa, et papa, il est pas du genre à supporter qu’on lui plante des cornes, il va y avoir du sang, je te le dis, moi, Raulito, tu verras.

OceanofPDF.com