Appelez-moi Cassandre
Mon premier poème, je l’ai composé...
Mon premier poème, je l’ai composé un après-midi où la pluie tombait aussi dru que mes mauvaises pensées. Ces premiers vers étaient aussi ma première prophétie. Je venais de terminer la lecture de quand soudain l’air de ma L’Iliade
chambre est devenu sombre et spasmodique, les murs de la pièce se sont éloignés les uns des autres et j’ai distingué des demi-colonnes sculptées dans la pierre ; là où il n’y avait que le plafond bas, lisse, sans fioritures, d’un immeuble d’architecture soviétique, j’ai vu un ciel presque aussi bleu que celui de Cuba. Devant moi se tenait un jeune homme au regard intense, hâlé et nu à l’exception d’un morceau de tissu qui lui cachait le sexe. Il me regardait avec une extrême malveillance et, sans qu’il se présente, j’ai su que c’était Apollon.
— Ce n’est pas ma véritable apparence, a précisé le dieu. Si je me montrais tel que je suis vraiment, tu mourrais sur-le-champ.
— Je le sais.
— Sais-tu qui tu es ?
— Je suis Cassandre, ai-je répondu, ou plutôt, j’étais Cassandre, car en ce moment, je ne suis que Raúl Iriarte.
— Personne ne cesse d’être ce qu’il est, même mort, a répondu Apollon me faisant comprendre que j’allais écrire un poème, un oracle sans questions, seulement composé de réponses.
— Tu vas retourner dans l’Ancien Monde pour y mourir de nouveau, telle est ta condamnation, répéter le cycle éternellement, tu es Achille, mais aussi la tortue.
Cette dernière chose, je ne sais pas si le dieu l’a dite ou si je l’ai plutôt rêvée, car j’ai eu l’impression de sombrer dans le néant. Je me suis mis à trembler et, à mon réveil, les lignes du sol en damier de la maison s’étaient de nouveau alignées, j’ai vu les navires achéens se diriger vers Troie, je les ai vus, tel un serpent de navires plus petits que celui que mon père prenait pour nous promener dans la baie de Cienfuegos. Je distinguais leurs voiles, comme je distinguais les rames qui plongeaient dans l’Hellespont ; je me suis réveillé en sursaut et j’ai voulu prévenir Hécube ; trop tard, la tempête me ramenait à Cuba, je revenais à la réalité de Raulito Iriarte. J’étais redevenu le Sans-Os, devant ma mère cubaine qui me regardait.
— Tu as de la fièvre, a-t-elle dit. Si tu n’as pas envie, tu n’es pas obligé d’aller à l’école.
Je me suis assis sur le lit dès qu’elle est sortie de la chambre, j’ai ouvert mon cahier de maths, la matière que je détestais le plus, et, à la dernière page, j’ai écrit un poème qui parlait du printemps à Troie quand la nuit tombe et qu’on va se promener au bord de la plage en quête d’objets rejetés par la mer et de bulots.
J’étais en cinquième, ma tante Nancy était morte et je ne voulais pas rester avec ma mère et son air si triste, je ne voulais pas être là quand elle commençait à soupirer et à dire qu’il aurait mieux valu qu’elle meure. Alors, malgré la fièvre, je me suis habillé, j’ai pris le bus et suis allé à l’école. L’après-midi, j’avais un atelier de littérature. Un jeune diplômé de la fac de lettres, aux traits austères et désabusés, envoyé dans notre école par la Bibliothèque provinciale de Cienfuegos, s’est assis devant les six élèves qui avaient préféré la littérature aux échecs et aux autres sports, et il nous a lu des poèmes de César Vallejo, Nicolás Guillén, Roberto Fernández Retamar, Roque Dalton et Mario Benedetti, son préféré ; il l’aimait tellement qu’il avait appris par cœur plusieurs de ses textes. Il montait sur sa chaise et commençait à les réciter en gesticulant des mains d’une manière très théâtrale. Ensuite, nous analysions nos propres productions, qui la plupart du temps évoquaient toutes les qualités de nos parents et notre tristesse si d’aventure nous devions en être privés, mais aussi la patrie socialiste et très rarement l’amour.
Katia a commencé à lire, une fille de ma classe assise trois places devant moi, avec qui je m’entendais plutôt bien. Puis Rogelio Camejo, dont je me rappelle les cheveux roux, les innombrables taches de rousseur, un garçon qu’élèves et professeurs surnommaient Le Rouillé. Nous écoutions ces poèmes sans dire ce que nous en pensions, juste en hochant la tête, puis nous applaudissions tous, même le professeur, qui disait qu’ils étaient très bons. Puis mon tour est venu, je me suis levé et me suis mis à déclamer, mais, à mesure que j’avançais dans ma lecture, je voyais s’allonger la tête de notre homme de lettres, déjà bien assez longue comme ça. Quand j’ai fini, il a dit :
— Ce poème n’est pas réaliste, il est métaphysique et décadent, il rappelle ceux de Cavafy… Où l’as-tu copié ?
— Nulle part, ai-je dit avant que le professeur ne mette fin à l’atelier.
Mes camarades se sont précipités vers la sortie. Je suis resté assis pendant qu’il rangeait ses lunettes dans leur étui d’un air maussade, puis il s’est levé.
— Au bureau du directeur, m’a-t-il ordonné.
Je l’accompagne chez le directeur, Eugenio Enrique Álvarez de la Nuez, pour parler de mes évidentes faiblesses idéologiques. Il est 15 h 40 et celui-ci qui, derrière son bureau, écoute tranquillement la radio sur une station de musique classique, nous demande, au professeur et à moi, de nous installer sur les deux chaises en bois.
— Quel est le problème ? demande-t-il en éteignant l’appareil. Ne me dites pas que Raulito s’est battu, c’est un garçon très sage.
— Pire, il s’est présenté avec un poème très peu convenable… J’en ai moi-même été effrayé, et croyez-moi, je ne suis pas du genre à prendre peur pour rien, c’est pourquoi je tiens à vous tenir au courant.
— Érotique ? Insolent ?
— Pire, bien pire !
— Ah, oui ? Voyons, Raúl Iriarte, lisez-moi ce poème, et tout de suite…
J’en ai tellement les mains qui tremblent que je me sens incapable de me concentrer. Mais finalement j’y arrive.
— Où as-tu copié ça ? demande, à la fin de ma lecture, le directeur qui ne semble pas aussi alarmé que l’admirateur de Benedetti. Tu as dû aller chercher ça dans de vieux bouquins, mais fais attention à ce que tu copies, Raulín, j’ai déjà assez d’ennuis dans cette école pour tomber dans la subversion idéologique. Demain, viens avec tes parents… Merci, professeur.
Il se lève de sa chaise et serre la main du jeune homme, signe évident que l’entretien est clos.
— Je ne veux plus de toi dans mon atelier, ce n’est pas contre toi, c’est que je ne veux pas avoir de problèmes. On te dit d’abord qu’il n’y en a pas, puis on te soumet à un examen et, à trop tirer sur la corde, elle finit par rompre en son point faible. Bonne chance, Raúl Iriarte ! Tu vas en avoir bien besoin si tu continues à écrire comme ça, chuchote-t-il une fois hors du bureau.
Il m’a donné une brève accolade et je l’ai regardé se hâter jusqu’à la sortie de l’école.
Avant de rentrer à la maison, j’ai déchiré la feuille où j’avais écrit le poème et l’ai jetée à la poubelle.
J’avais de la fièvre.
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