Appelez-moi Cassandre

Marcial Gala · Chapitre 29 sur 55

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Appelez-moi Cassandre

Je suis dans la cour de mon école...

Je suis dans la cour de mon école, il a plu, c’est pourquoi le sol en damier est plein de feuilles d’amandier jaunies ; une agréable odeur enfle la narine et donne envie d’éternuer ; perché sur le crâne chauve du buste de José Martí, un papillon noir ouvre et referme lentement les ailes comme s’il avait tout le temps du monde devant lui. J’ai onze ans et un camarade de classe a décidé de me frapper parce que je regardais sa petite amie. Ce n’est pas qu’elle me plaise particulièrement, mais j’ai plaisir à m’asseoir à côté d’elle et à la regarder dessiner des chevaux dans son cahier de maths, des chevaux ailés qui me ramènent à Troie et me rappellent la vaste plaine où mon frère Hector m’a appris à monter, bien avant que Pâris ne revienne avec Hélène et nous plonge dans le malheur. La fillette, svelte, aux cuisses chaloupées, volleyeuse de surcroît, voyant que je la regardais, levait la page et me montrait ses palefrois qui couraient dans la plaine de papier aux lignes parallèles ; quand elle souriait, je souriais, rien de plus, mais cela a suffi à son petit ami aux cheveux hirsutes et aux jambes nerveuses – un garçon qui ne tenait pas en place pendant que le professeur essayait d’avancer avec la classe – pour se fâcher et m’envoyer une page arrachée à son cahier qui disait seulement : « On se voit à la récré, Sans-Os, je vais te couper ce qui te reste de couilles. »

Avant même ses menaces, je me sentais déjà émasculé.

La cloche sonne brusquement, comme le sifflet d’un train traversant la plaine occidentale de l’île. Les adolescents se précipitent hors de la classe, sans même attendre que la professeure d’anglais ait fini de lire le poème de Milton.

— , dit-elle à mon intention, en me And welcome thee, and wish thee long

regardant de ses yeux profonds, plus grands que son visage, avant de ramasser les paquets de copies qui sont sur son bureau.

Elle me sourit avec une patience infinie et, me voyant fixer mon regard sur elle, elle me demande avec gravité :

— Il t’a plu, ce poème ?

— Yes, teacher.

— Tu peux sortir maintenant, dit-elle alors.

C’est l’heure de la récréation, Athéna m’a promis que je pourrais compter sur elle, qu’elle se battrait à mes côtés. Le garçon m’attend au centre de l’aire de jeux, mains sur les hanches, il est grand pour son âge, moi, je suis le plus petit de la classe, à peine plus grand qu’un CM2 et pourtant nous sommes en cinquième. Pour lui, je ne suis pas un adversaire, il le sait ; malgré tout, il compte me donner une bonne leçon et les enfants, filles et garçons, commencent à m’entourer pour compter les coups ; l’un d’entre eux dit :

— Le premier vaut double.

Un autre :

— Allez, cognez-vous.

— Frappe-le d’abord, là entre les yeux, m’incite Athéna, transfigurée dans le corps d’Obatala. Frappe-le.

Je m’approche.

— Pourquoi regardais-tu ma petite amie, Sans-Os de merde ? demande-t-il d’une voix enfantine, presque innocente.

Il est le plus jeune de la classe, mais en même temps le plus costaud.

— Elle dessine bien, réponds-je.

Il n’apprécie pas et cogne dur, si dur que je mords la poussière.

— Lève-toi, Cassandre, m’ordonne Athéna en me tendant la main.

Mais je préfère rester assis par terre.

— Sans-Os ! Sans-Os ! crient mes camarades de classe.

Moi, le regard plein de reproches, je dis à Athéna que Cassandre n’a jamais été une Amazone.

À la maison, je découvre qu’on a raconté à mon père que quelqu’un m’avait frappé et que j’étais resté par terre ; il se moque bien que j’aie presque toujours des dix sur dix et que le professeur d’espagnol pense que je peux me consacrer à la poésie ; ça ne lui suffit pas que j’aie d’excellents résultats en éducation physique, bien que je sois si mince que j’ai l’air d’une ombre. Non, ça ne suffit pas. Il veut que je sois un vrai petit homme et il me donne un coup sur la tête avec ses énormes paluches de mécanicien, des mains qui n’ont rien à voir avec son corps qui semble si décharné lorsqu’il est habillé, mais qui est tout en muscles lorsqu’il est nu. Mon père mange chaque matin une dizaine d’œufs au petit déjeuner, avant d’embrasser ma mère et de monter dans sa vieille voiture. Pour lui, qu’on soit homme ou femme, le manque de courage est la chose la plus grave qui soit ; alors, il rugit comme le lion de Némée, il crache comme l’Hydre de Lerne, quand il apprend que son plus jeune fils s’est laissé taper dessus sans réagir, il ne demande même pas ce qu’étaient en train de faire les enseignantes, ni rien de ce genre. Nous sommes assis à table, les trois hommes de la famille : mon père, mon frère qui, tout en détestant mon père, gobe tout ce qu’il dit, et moi.

— Voyons, raconte-moi ce qui est arrivé, dit-il lentement avec un sourire que je connais trop bien, tout en jouant avec les clés de la voiture.

Puis il me sert, à mon frère et à moi, un verre de rhum, double ration pour lui-même ; il boit sans me quitter des yeux.

Mon frère boit aussi et me regarde. C’est la première fois que je consomme quelque chose d’aussi fort ; dans ma gorge ça ne passe pas, je garde l’alcool un moment dans ma bouche et regarde mon père dans les yeux, qui dit d’une voix rauque :

— Avale.

J’avale et j’éternue.

— Allez ! Vas-y, raconte, dit mon père.

Je lui parle de la fille qui dessine et qui s’appelle Marlene, de son petit ami, Joaquín, qui a un sale caractère. C’est lui qui a voulu se battre, mais j’ai pensé que c’était mal, parce que ma mère et la Russe…

— Qu’est-ce que vient faire ici la Russe ? demande mon père de plus en plus furieux.

Il se ressert un coup.

— Continue, dit-il.

— Maman dit que ce n’est pas bien de se battre, encore moins à l’école, dis-je, parce qu’après ça figurera dans mon dossier scolaire et mon avenir sera compromis…

— Tais-toi, dit mon père qui approche tellement sa main droite de mon visage, que je peux voir ses ongles sales et rongés.

On dirait qu’on les a coupés à la machette plutôt qu’avec des ciseaux ; quant à ses doigts, vus de près, ils ressemblent aux pattes d’un crapaud géant.

Puis il se lève, il pousse sa chaise et me demande :

— Qu’est-ce que t’as, tu es une tapette ou quoi ? Demain, je vais à l’école avec toi.

Mon frère avale une gorgée en nous regardant, puis hausse les épaules.

— C’est ça, dit-il.

J’aimerais être mon frère.

Je vais à l’école avec mon père. C’est un ignorant, il n’est pas allé au-delà de la cinquième et il n’a même pas réussi à passer son CAP de mécanique ; il est de petite taille, il a des mains grêlées, mais on le respecte, car dans ses yeux bleus il y a une colère qui fait de lui presque un géant, une hargne sans limites. Mon père a des yeux de tueur en série. Les élèves attendent encore l’ouverture de l’école quand nous arrivons.

— Où il est ? me demande-t-il.

Je montre Joaquín, assis avec Marlene et un autre garçon, sur le perron d’une des maisons adjacentes à l’école.

— Hé, toi, approche ! dit mon père si fort que beaucoup d’élèves se retournent.

— C’est moi que vous appelez ? demande le jeune homme nonchalamment.

— Oui, toi, et tu vas me respecter, moi, car je suis pas le petit con à qui tu t’en es pris, avec la taille que tu as ; alors tiens-toi bien et ramène-toi, t’as intérêt.

Mon père le regarde si férocement que l’adolescent intimidé se lève.

— Dis à ton père que demain je veux le voir ici. Dis-lui de ne pas m’obliger à aller le chercher chez lui.

Mon père profite du courage que je n’ai pas, il croit qu’il doit se montrer courageux pour moi, qui ne suis rien. Il frappera le père du garçon, un entraîneur sportif bien connu qui mesure près d’1,90 m et pèse 95 kg de muscles. Il en sortira victorieux comme presque toujours, bien qu’avec le nez cassé. Ce sera pour lui la dernière grande victoire de sa vie. Bien plus tard, j’irai en Angola, Cassandre ira en Angola, sans emporter ses robes blanches, et mon père sera fier de son fils qui ne reviendra pas ; puis, quand je mourrai, il dira en se souvenant de moi, « pour deux centimètres » ; c’est que si j’avais mesuré deux centimètres de moins, on ne m’aurait pas pris dans l’armée.

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