Appelez-moi Cassandre
— Non, là, il doit y avoir une erreur...
— Non, là, il doit y avoir une erreur, le recrutement n’est pas encore définitif, a dit mon père lorsque je lui ai annoncé que j’avais été déclaré apte à rejoindre les Forces armées révolutionnaires. J’y vais tout de suite, je vais démêler ce merdier.
Je le revois, maigre, émacié, une barbe d’une semaine, des bras musclés. Semblable à l’un de ces tueurs à gages décharnés qui se pointent au petit restaurant où travaille Nick Adams dans « Les Tueurs » d’Hemingway, une nouvelle que je venais de lire dans une anthologie publiée à Barcelone, Las Nieves del Kilimanjaro. Mon père prend la chemise qu’il laisse toujours sur le dossier d’une chaise et se lève. La Russe, bien plus grande que lui, au visage délicat mais légèrement bouffi, se lève elle aussi, je me souviens bien d’elle, ainsi dans sa robe fleurie en coton synthétique, sous laquelle on devine ses sous-vêtements. Il la frappe, pas très souvent ni très fort ; de temps en temps il lui fait une crise de jalousie à cause de l’amitié qu’elle prodigue à un professeur de physique de l’Institut pédagogique, un grand Noir, alors il la secoue fort en la tenant par les épaules.
— Calme-toi, José Raúl, dit maintenant la Russe en le regardant dans les yeux. Ce n’est pas en criant que tu vas arranger les choses, on peut sûrement régler ça de bonne manière et sans faire de scandale.
— Il va falloir qu’ils m’écoutent, regarde un peu la stature, le corps de ce malheureux, tu crois qu’il peut servir à quelque chose dans l’armée ? Ces salauds vont m’entendre.
Il met sa chemise et nous sortons de chez la Russe. Comme la Chevrolet est à l’atelier depuis presque un mois, nous nous dirigeons vers l’arrêt de bus. Il fait froid, la matinée est belle, la Russe et moi, nous avons l’air contents, spontanément, comme si quelque chose de bien allait nous arriver. Pas mon père. Mon père a la mine grave, il est inquiet pour moi. Il m’aime, c’est étrange pour moi de le constater. Nous parlons de poésie, la Russe et moi, et lui n’y comprend rien, puis de Guerre et Paix en attendant l’arrivée du bus et, bien qu’il ne l’ait pas lu, il se sent obligé de donner son avis, il dit que les Russes sont ennuyeux, monotones.
— Je veux dire les écrivains, précise-t-il pour Liudmila qui le regarde d’un air fâché. Et puis taisez-vous s’il vous plaît, vous m’empêchez de réfléchir…
« Vous m’empêchez de réfléchir », dit mon père ce matin de novembre, alors que je m’apprête à laisser ma peau au sein des Forces armées révolutionnaires. « Vous m’empêchez de réfléchir », dit-il, et il nous entraîne la Russe et moi dans un entretien illusoire avec le chef du Comité militaire de Cienfuegos, pour qu’il analyse mon cas, observe bien ma maigre stature, mon corps trop mince, mes bras comme des baguettes.
— Que pouvez-vous tirer d’une recrue comme ça ? demande mon père au colonel Gerardo Iglesias Morales, quand celui-ci, après deux heures d’attente, nous accorde enfin un entretien.
Le colonel se gratte un crâne rasé et regarde, non pas les yeux de mon père, mais d’abord les seins de la Russe, avant de s’arrêter sur moi.
— C’est vrai, il est très petit, mais Napoléon Bonaparte l’était aussi, et regardez où il est arrivé. Les hommes ne se mesurent pas de la tête au sol, mais de la tête au ciel.
— Mais il n’a rien d’un Napoléon ! rétorque mon père, il passe son temps enfermé dans sa chambre à lire, il sort à peine… Je vous assure, et il est un peu fou.
— Où est le certificat médical qui atteste cette folie ? Vous ne l’avez pas apporté ? Vous ne l’avez pas ? Alors il n’y a rien à ajouter. J’ai l’impression, camarade José Raúl Iriarte, que vous essayez d’affranchir votre fils du devoir de tout jeune Cubain… Je vous assure que l’armée fera de lui un homme.
— C’est déjà un homme, dit mon père en me regardant avec une expression que sur le moment je n’ai pas comprise, mais que désormais, aux champs Élysées où je me prélasse en écoutant les chants des sirènes qui ont ensorcelé Ulysse, je comprends parfaitement. Mon père me regarde tristement, cet homme que je méprisais, que je considérais tout juste bon à passer des heures sous un camion, une voiture ou sur la Russe, en lui provoquant des orgasmes qui lui font oublier son intention de passer pour une Cubaine tout en parlant dans la langue de Tolstoï, il est finalement capable de ressentir du chagrin, de sentir qu’il va perdre son fils.
— Il reviendra de l’Angola et tout ira bien, dit la Russe dans le bus qui nous ramène.
— Espérons-le !
Nous nous séparons au coin de la rue et je rentre chez ma mère qui ne sait toujours pas qu’à dix-huit ans je pars pour l’Angola.
— Rien n’est perdu… dira-t-elle en l’apprenant. Car nous, mon fils, nous venons presque tous des Asturies, et cet arrière-grand-père noir, à qui je dois ce teint cannelle qui fascinait ton père quand il n’était pas encore le fils de pute qu’il est devenu, n’avait rien d’angolais, c’était un Noir venu de Louisiane, qui parlait espagnol avec un doux accent français, c’était un personnage très raffiné, oui, monsieur, pas un Nègre de plantation… Dis-leur que tu ne pars plus, fais ton service ici, il n’y a pas de mauvais endroit pour servir son pays. Tu vas leur dire, mon fils ? Tu vas leur dire ?
Je ne dis rien, il tombe un crachin sans fin, presque rien, je m’approche de la vitre du balcon et regarde dehors. Je ne veux pas mentir à ma mère ; du haut de l’Olympe les dieux m’observent et me jugent, je partirai et ne reviendrai pas. Je vois déjà l’Angola avant d’y être, je vois l’Angola et le félin à la fourrure tachetée qui lève fièrement la tête, en m’attendant. Les dieux de l’Ancien Monde m’attendent, Anubis et sa tête de chacal m’attendent, Isis, Osiris et les âmes de tous les rois passés m’attendent, les vieux dieux yorubas m’attendent, eux qui jadis ont traversé la mer et rentrent maintenant en Afrique avec moi, Athéna m’attend, Apollon m’attend, comme son essence l’exige, sous sa forme divine.
La deuxième fois que le capitaine m’ordonne de me rendre dans sa tente, c’est pour rédiger de ma plus belle écriture une nouvelle lettre à sa femme, qu’il décrit comme un être de lumière, un ange qui, après des études d’ingénieur industriel, a quitté La Havane pour se retrouver à Gibara où elle est tombée amoureuse de lui.
— Katerina Rodríguez Morales, c’est ainsi qu’elle se nomme, a des yeux bleus comme toi, dis-lui combien je l’aime et que je reviendrai, assieds-toi ici.
Il m’a indiqué une autre chaise pliante, tout près de celle qu’il occupait, et m’a regardé écrire. Il devait être quatre heures de l’après-midi, de l’extérieur nous entendions les cris des autres qui jouaient au base-ball. Le capitaine, tout près de moi, sentait l’eau de Cologne, comme ma mère. S’il se penchait un peu, nos visages pourraient se toucher.
— Toi, tu n’as pas besoin de te raser, n’est-ce pas, quelle chance, tu es vraiment glabre… Moi, je change de lame tous les jours, je suis très poilu, a-t-il dit avec un sourire.
J’ai contemplé son rude visage de paysan cubain de l’est, un visage que trahit beaucoup de sang galicien avec un peu de noir, et je n’ai rien dit.
— Tu ne parles pas beaucoup, tu es toujours si silencieux… Tu as l’air d’une fille timide.
J’ai été près de lui dire que ma mère m’habillait en fille et jouait à me déguiser en Nancy, sa sœur décédée d’un cancer.
— Oui, concentre-toi sur la lettre, elle doit être parfaite, a-t-il dit, puis il a ajouté : Quelle peau !
Et il a passé sa main sur mon visage.
— Tu es presque une fille, ça paraît incroyable que tu aies dix-huit ans… Et moi, quel âge me donnes-tu ?
— Vingt-cinq, ai-je dit à cet homme qui me semblait en avoir près de huit mille.
— Là, tu es en dessous du compte, allez, dis un peu plus.
— Quarante.
— Cette fois tu y vas fort, j’ai trente-cinq ans… Je te semble si vieux ?
En me demandant cela, il a posé sa main sur mon genou droit et m’a regardé dans les yeux.
Il m’a regardé dans les yeux.
Il faisait une chaleur sèche, intense, de l’extérieur nous arrivaient les cris des autres, Agustín était à l’infirmerie, alité avec de la fièvre ; le léopard s’étirait, à l’affût du bétail des villageois, et au ponant le soleil africain commençait sa plongée. J’avais cette main à la peau bronzée sur le vert olive de mon pantalon, tout commençait à advenir. Je ne ressentais rien, je n’ai jamais rien ressenti. Je ne sais pas ce qu’est le désir sexuel. Je suis Cassandre et je suis ici de passage, j’ai eu envie de lui dire, mais je ne l’ai pas fait. Je le savais. Je savais que soudain le capitaine allait se pencher vers moi et m’embrasser sur les lèvres, d’un baiser léger, presque rien, et que désormais il y aurait un secret entre nous, une complicité qui nous dépassait. Je savais que le lieutenant Martínez était sur le point d’entrer dans la tente. « Avec votre permission, mon capitaine », et qu’ensuite lui s’éloignerait un peu de moi et me dirait « Continuez d’écrire, soldat Raúl Iriarte, et faites-moi le plaisir de faire très attention à l’orthographe », et je savais aussi que le jeune guérillero de l’UNITA avait déjà reçu la mission d’attaquer le camp cubain. Je savais que Martínez, en nous regardant le capitaine et moi, sans rien soupçonner, était un homme mort, même s’il souriait avec suffisance pour dire ensuite :
— Voulez-vous faire une partie de base-ball avec nous, capitaine ?
— Tu ne vois pas que je suis occupé ? a dit le capitaine sans se lever, adressant à Martínez un regard sombre et intense.
— Ah, mais cela peut attendre ! a répondu celui-ci. Nous avons juste besoin d’un quatrième batteur et vous êtes le meilleur, ne vous faites pas prier, laissez le petit soldat finir, allez, vous êtes le chef et il est toujours bon de renforcer la fraternité dans la troupe.
Martínez ne m’a pas adressé un seul regard, je me souviens encore de lui, torse nu avec son pantalon de camouflage souillé de terre rouge, grand et blond, affichant un sourire plus large que sa bouche qui lui arrivait jusqu’aux yeux d’un gris acier.
— Eh bien, j’arrive tout de suite ! a dit le capitaine. Je me change et je sors, attendez-moi.
— D’accord ! a crié Martínez avant de sortir.
Nous sommes restés seuls. Le capitaine s’est levé et m’a regardé en se demandant s’il devait m’écraser avec une de ses bottes roumaines. Puis il a posé la main sur mon épaule et dit :
— Si tu racontes ce qui s’est passé entre nous, je te tue. Cela ne se reproduira pas, est-ce clair ?
— Oui, camarade capitaine, ai-je dit en me levant et en saluant.
— Mais pourquoi es-tu si mignon ? Tu es comme une fille, si tu te laissais pousser les cheveux, tu serais belle… On t’appelle Marilyn Monroe, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Et toi, qu’est-ce que tu leur réponds ? Tu te laisses faire ?
— Eux, ils sont plus…
— Qui eux ? Dis-le-moi et je prends des mesures immédiatement. Est-ce que parmi eux, il y a Carlos ? Dis-moi.
« Vous savez bien que oui, capitaine, aurais-je pu dire, vous entendez tout de votre tente, quand le weekend nous sortons sur l’aire de loisirs, que les soldats s’ennuient et qu’alors ils s’amusent avec moi, le plus faible, vous le savez bien. » Mais je n’ai rien dit, je suis resté droit et il a reculé de deux pas, comme s’il avait besoin de m’observer à distance.
— Ne laisse personne te maltraiter. Si quelqu’un continue à te maltraiter, tu viens me le dire, c’est clair ?
— Je ne suis pas un mouchard.
— Ce n’est pas être un mouchard, c’est remplir le devoir d’un révolutionnaire, et notre devoir est de préserver notre honneur de combattant, tu comprends ?
— Oui, je comprends.
— Lis-moi la lettre.
— Je n’ai pas terminé.
— Très bien, lis-moi ce que tu as écrit.
Oui, camarade capitaine. Oui, camarade capitaine. Oui, camarade capitaine. Oui, camarade capitaine. Oui, camarade capitaine. Oui, camarade capitaine. Oui, camarade capitaine. Oui, camarade capitaine. Oui, camarade capitaine. Oui, camarade capitaine. Oui, camarade capitaine. Oui, camarade capitaine. Oui, camarade capitaine. Oui, camarade capitaine. Mon travail consiste à répéter oui, camarade capitaine. Oui, camarade capitaine. Oui, camarade capitaine. Oui, camarade capitaine. Oui, camarade capitaine. Oui, camarade capitaine. Oui, camarade capitaine. Oui, camarade capitaine. Oui, camarade capitaine. Oui, camarade capitaine. Oui, camarade capitaine. Oui, camarade capitaine. Oui, camarade capitaine. Oui, camarade capitaine. Oui, camarade capitaine. Oui, camarade capitaine. Oui, camarade capitaine. Oui, camarade capitaine.
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