Appelez-moi Cassandre
En ce moment, le capitaine allongé...
En ce moment, le capitaine allongé dans son hamac caresse le tissu de la robe en soie artificielle qu’il m’a achetée à Luanda avant d’apprendre que sa femme était morte à Gibara pendant qu’il me faisait danser en imitant Olivia Newton-John.
J’ai quinze ans. J’ai donné mes poèmes à la Russe. Ceux que j’ai écrits dans mon cahier de chimie. Elle les a lus, puis m’a invité sur la promenade maritime, et là, au bord de la mer, elle m’a regardé avec des yeux pleins de larmes et m’a serré très fort dans ses bras ; nous sommes restés comme ça un bon moment, puis il s’est mis à pleuvoir et elle a gardé le cahier. Je le lui ai donné pour m’éviter davantage de problèmes, car dans l’un d’eux le mot « ange » apparaît et quand la professeure de chimie l’a lu, on m’a emmené chez le directeur qui appelle ça de la « subversion idéologique ».
— Il souffre de subversion idéologique, dit-on à mon père. Attention ! Cela peut compromettre l’avenir d’un jeune homme si intelligent.
Je n’ai pas d’avenir, je suis un arbre enraciné dans le sable, j’aimerais que mon père le sache, et aussi ma mère, qui maintenant étend son linge sur le balcon en chantant. Elle a rencontré quelqu’un, un ingénieur de Santiago de Cuba qui est venu travailler dans la nouvelle raffinerie de pétrole, et elle est contente. Elle va sortir ce soir, mais les choses ne se passeront pas comme elle l’espère. L’ingénieur, qui a fait ses études en République démocratique allemande et a longtemps vécu à La Havane, exigera des jeux sexuels auxquels ma mère, si pudibonde, ne voudra pas se plier, alors ciao, fin de la relation. Elle rentrera à la maison comme une fleur fanée, et comme une fleur fanée elle s’assiéra dans le salon, d’un seul geste de la main elle m’empêchera de lui parler, puis me regardera avec un sourire triste.
— Je ne vais pas te présenter Juan Carlos, dira-t-elle dans un murmure.
— Juan Carlos ? demanderai-je, en faisant celui qui n’y comprend rien.
— Oui, cet idiot… Il voulait me mettre son machin dans la bouche, précisera ma mère.
Je vais dans la chambre et m’habille en femme, je me maquille avec soin, je m’accroupis devant elle, lui prends les mains et la regarde dans les yeux, alors elle sourit et je suis sa petite sœur, et nous sommes toutes les deux gentilles et virginales.
Nous sommes toutes les deux folles.
— Mon honneur dépend de ton silence, dit le capitaine d’un air sombre.
Et c’est comme s’il disait « Je vais te tuer, les balles traverseront ton corps et elles sortiront de l’autre côté, pour ensuite voler jusqu’au bordel où les femmes ont déjà allumé leurs feux, prêtes à écraser le yucca jusqu’à ce qu’il devienne une pâte blanche, dure et croustillante ». Yucca que je ne goûterai pas car une partie du cerveau du soldat Raúl Iriarte volera collée à l’une de ces balles.
« Tes restes, Olivia Newton-John, pense le capitaine, vont tomber dans les broussailles, pendant que les balles continueront de voler à travers l’Angola », puis il se dit que je ressemble tellement à la défunte, que je lui ressemble tellement que, si je mets cette robe, je serai peut-être vraiment elle, aussi me dit-il :
— Mettez ça, soldat Raúl Iriarte, et maquillez-vous.
Il me tend les vêtements de femme et les chaussures à talons fins, puis il me tourne le dos ; il est sorti de la tente contempler la nuit angolaise pendant que je me peigne les cils avec un soin extrême, que je mets un rimmel très noir acheté par le capitaine dans une boutique de luxe à Luanda, pas pour moi, mais pour celle qui est morte à Gibara, intoxiquée au méthanol, ensuite je me peins les lèvres avec un bâton rouge sang et, à côté de moi, se trouve Aphrodite, c’est la première fois que je la vois depuis que je suis Raulito Iriarte, alias Sans-Os, alias Wendy, alias Marilyn Monroe, alias Olivia Newton-John.
Aphrodite porte des vêtements de déesse olympienne et des mèches de ses longs cheveux bouclés retombent sur son front.
— Tu n’as jamais été grand-chose, ô Cassandre, fille de Priam, tu ne t’es jamais distinguée parmi les femmes de Troie, il y en a toujours eu de plus belles que toi, mais pour compenser toute l’histoire de Pâris, Hélène et la pomme qui t’a valu tant de malheurs, si tu veux je t’enveloppe dans un nuage pour te dissimuler au capitaine, pendant que je te fais sortir du camp et te sauve la vie.
Je ne lui réponds pas, ça n’en vaut pas la peine. Elle ment autant qu’Ulysse aux mille ruses. Après m’être maquillé, je mets ma robe en soie, mes chaussures à talons hauts, et debout au centre de la tente sous la lampe qui m’éclaire d’une lumière spectrale, j’attends que le capitaine me voie. Quand il se tourne vers moi, c’est comme si tournaient tous les capitaines des mondes parallèles et infinis que lui et moi habitons. Dans certains de ces mondes, nous ne sommes pas allés en Angola, dans d’autres nous n’avons pas survécu à la bataille contre les Sud-Africains, dans certains sa femme est vivante et je suis mort, dans d’autres elle et moi sommes morts, le capitaine est vivant, et dans d’autres encore elle et moi sommes vivants et c’est le capitaine qui n’est plus là et la chose la plus étrange, ô Zeus père omniscient, c’est que dans certains de ces mondes tu n’existes pas, l’Olympe et tous ses dieux n’existent pas, il n’y a jamais eu de Troie ni d’Achille à la tête des Myrmidons, ni d’Ulysse peinant à retrouver son Ithaque, ô Zeus père. La tête du capitaine a tourné, comme la tornade de morts au-dessus de nous, alors il m’a appelé du nom de la morte qui là-bas à Holguín est en train de pourrir dans le cimetière municipal, sous une pierre tombale portant cette épitaphe : « Repose en paix, Katerina, tu aurais vécu longtemps, mais le sort avait pour toi d’autres projets. » Le capitaine m’a appelé de nouveau par son nom et s’est perdu dans une étreinte qui me perd moi aussi, le capitaine m’a donné la plus longue étreinte du monde, tandis que les balles qui vont me tuer dorment encore dans le chargeur de son fusil automatique. Pour me tuer, il devra m’annoncer que nous allons quelque part, me mettre la main sur l’épaule et me conduire dans la forêt pour que je disparaisse, de sorte à pouvoir dire :
— Les hyènes l’ont emporté. Ou c’est peut-être un léopard, ou une lionne affamée, dérangée par le bruit de la guerre qui l’a pris, l’a arraché à son hamac et l’a emporté pour nourrir ses petits morts de faim.
Le capitaine précisera qu’il aura la décence de m’enterrer dans ce trou profond que j’ai creusé un jour de punition. Le capitaine m’emmènera dans la forêt, puis il retournera à la montagne pour vérifier si je suis vraiment mort, pour voir s’il a tué Raúl Iriarte ou Katerina Rodríguez Morales, le capitaine ira dans la forêt, il éloignera d’une rafale les hyènes et les vautours, pour ramener ce qui reste de moi à l’unité. C’est ainsi que cela se passera, ô Zeus père, toi qui sais tout, ai-je omis quelque chose ? Le capitaine s’est tourné pour bien me voir, m’a serré dans ses bras et m’a dit :
— Tu lui ressembles tellement.
Il a à peine chuchoté ces mots, tout près de mon oreille ; je me suis penché et j’ai ouvert sa braguette, mais son pénis est mort.
— Debout, dit-il, tu n’es qu’une pute !
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