Appelez-moi Cassandre

Marcial Gala · Chapitre 28 sur 55

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Appelez-moi Cassandre

En ce moment, je suis en Angola...

En ce moment, je suis en Angola et je ne m’habille en femme que pour permettre au capitaine de rêver qu’il visite de lointains palais et me rencontre dans un havre de paix, là-bas, à l’horizon où naît l’arc-en-ciel. Je suis son paradis secret. Parfois il me dit :

— Je vis pour toi, Rauli, je me lève pour toi, Rauli, je mange et bois pour toi, je commande mes troupes pour toi, je ne suis que pour toi, Rauli.

D’autres fois, il m’ordonne d’enlever ces vêtements de pute et de m’habiller comme ce que je suis, un soldat cubain, et au moment où j’enlève ma robe en la passant par-dessus ma tête, il m’attrape par le cou et il serre, il serre fort. Puis il m’oblige à me retourner et me pénètre à sec, d’un seul coup ; ça fait très mal, je dois me mordre les mains pour ne pas crier. Quand il éjacule et que je me rhabille, il me donne une gifle molle en plein visage et me dit :

— Tu souilles ma gloire de combattant.

« Ta gloire, tu peux te la mettre au cul », dis-je en moi-même, mais je me tais. Les mots s’épuisent et meurent. Comme des dieux désabusés, ils s’écrasent sur le sol en damier du palais qui n’existe que pour la plus grande gloire du capitaine qui, quand il en a envie, frotte la lampe magique et fait apparaître le génie :

— Que désire, mon maître ?

— Ce que je désire ? Eh bien, fais de cet immonde soldat une belle femme, fais-la ressembler à ma femme qui est là-bas à Cuba, mais aussi à Marilyn Monroe, à Brigitte Bardot, à Olivia Newton-John ; enfin, fais de cette horrible tente de campagne, où le jour il fait chaud et la nuit un froid mortel, un Taj Mahal, un Versailles, où je puisse me perdre avec ma dame, sans que personne ne nous voie. Allez, génie, dépêche-toi.

Mais lorsque le capitaine se lasse de ce jeu, les murs de marbre et d’or s’effacent, le sol en damier redevient la terre angolaise où les os de Raulito reposeront à jamais. Je ne rentrerai pas à Cuba dans un cercueil, sur un vaisseau fuselé. Mes os reposeront ici en terre angolaise. A los héroes (Aux héros), chante, le visage plein d’effroi, Sara González dont la voix tremblante s’élève avec une pointe d’amertume et d’alarme, comme si elle pressentait le bruit des chars sud-africains qui progressent sur des terre-pleins poussiéreux. Des hommes aux noms de familles anglais et hollandais avancent sur nous, sous la conduite d’un général aux cheveux blancs et au regard sinistre, à qui Pieter Willem Botha lui-même a confié la mission de massacrer tout ce qui parlerait espagnol. Et si c’est dans cet espagnol qu’on parle à l’est de Cuba, à plus forte raison.

— Botha a dit au général sud-africain : « Dites-leur de prononcer le mot spaguetti, et s’ils disent epagheti, vous saurez quoi faire : un coup de feu dans la tempe et on n’en parle plus », nous dit le capitaine quand nous sommes en rangs, prêts à partir, bien sûr pour plaisanter.

Le capitaine ne tremble pas ; nous, nous sommes des Cubains, qu’est-ce qu’on peut nous faire ? « Si j’avance, suis-moi, si je m’arrête, pousse-moi, si je recule, tue-moi. » La colonne de chars sud-africains progresse, menée par ce général au regard torve qui s’est formé à West Point et n’a jamais vu de Cubains de sa vie ; la colonne progresse sur une piste pleine d’araignées, de serpents et de moustiques, d’hyènes, de léopards et de singes qui font silence pour les regarder passer ; parmi les hommes de Jonas Savimbi, le jeune soldat de l’UNITA progresse également par le nord-est, son mortier de quatre-vingts millimètres sur l’épaule, pour tuer des Cubains. Il avance sous la protection d’amulettes consacrées par le prêtre de Shango, son orisha tutélaire, autour de sa poitrine et de son poignet. Le destin de Martínez avance lui aussi sous la forme de ce jeune soldat noir, son mortier portatif sur le dos ; et notre propre destin progresse, celui de nous tous, du capitaine et le mien, il progresse, au fil des jours et des nuits. Sur une terre inhabitée, à découvert, nous allons affronter les tanks de l’ennemi raciste, acier contre acier, homme contre homme ; le jour arrive, les dieux sont avec nous, tous les dieux ainsi que les guerriers tués dans d’innombrables batailles, ceux dévorés par les lions et les hyènes, les hommes flagellés par les rayons du soleil et le froid nocturne, démembrés à coups de machette, ceux enterrés vivants dans les mines de diamants, ceux qui ont vu partir les leurs pour l’Amérique sans jamais revenir, qui ont vu partir les leurs enchaînés en Europe pour y être exhibés dans des cages, tous ceux-là sont avec nous. Je vois Shango, Yemaya, Obatala, mais je vois aussi Apollon, Arès, Artémis et Athéna. Nous sommes une armée de vivants et de fantômes qui se lèvent un matin à l’aube et occupent une position qui nous permet de voir les véhicules de combat ennemis ; nous sentons quelque chose gronder au-dessus de nos têtes, ce sont les MiG-21 qui volent là-bas vers le sud, entourés de harpies et de chimères, suivis de pégases et d’Érinyes. Le jour de la mort approche.

— Je ne vais pas vous dire que vous êtes de la lignée du lieutenant-général Maceo, parce que ça vous le savez déjà, je vous annonce seulement ceci : l’heure est venue de prouver qui est un homme ou un cafard, la hora de los mameyes, dit le capitaine en nous regardant tous, quand nous avons déjà l’équipement de combat sur le dos.

Nous sommes debout sur la petite place, prêts à embarquer dans des transporteurs blindés ; à gauche se trouve le cinquième et glorieux régiment blindé et, à droite, le huitième bataillon d’artillerie lourde également glorieux. Nous sommes le sixième bataillon d’infanterie motorisée et notre gloire au combat reste à prouver.

— Pour Martínez, dit le capitaine, car Martínez est déjà mort.

— Pour Martínez ! crient-ils tous.

— Pour Martínez ! dis-je moi aussi, bien que je ne l’aie jamais aimé.

— Au combat ! ajoute-t-il.

Alors que je m’apprête à monter dans le transporteur blindé de mon escouade, le capitaine dit :

— Avec moi, soldat Raúl Iriarte.

Je monte dans son véhicule, à côté de lui, derrière le chauffeur et l’artilleur. Le capitaine porte le micro de la radio à la bouche et je l’entends dire à voix basse : « À tous les ours, à tous les ours, commencez la marche », puis les moteurs rugissent et nous nous mettons en mouvement. Nous allons au combat, Cassandre va au combat, mais il n’y a pas d’éclat dans la bataille, seulement de la confusion, de la puanteur et de la mort. Nous sommes les fiancés de la mort. Je suis la fiancée de la mort. Nous devrons descendre du transporteur blindé le moment venu avant de progresser dans les hautes herbes, l’AK prêt à l’emploi.

— Je veux tuer un soldat de l’apartheid, chante le conducteur du véhicule d’une voix de fausset.

Moi, je ne veux tuer personne, pense Cassandre assise à côté du capitaine, essuyant la sueur de son front avec un mouchoir bien peu militaire. Mais je sais que ce n’est pas mon jour, et cela fait retomber ma peur, comme la peau vieillie d’un lézard. C’est le jour du petit soldat qui chante, un obus va fendre le véhicule en deux, quand le capitaine et moi marcherons dans la plaine africaine. Seul le conducteur mourra, l’artilleur aura le temps de sauter dans l’herbe. Le malheureux s’appelle Osmel González Izquierdo ; il aurait dû être acteur, mais les Moires ont décidé que leurs ciseaux couperaient le fil de sa vie ici en Angola, si loin des théâtres de La Havane. Insouciant, il chante sans se douter que sa chanson prend des allures de chant funèbre. Cadavre non enterré, il errera sur le champ de bataille jusqu’à ce que, de nombreuses années plus tard, on le transfère à Cuba, non plus dans un cercueil fuselé aux pieds, mais dans un petit coffret, où seuls les os et la poussière peuvent voyager. Un bataillon qui progresse dans l’herbe, voilà ce que nous sommes, car nous avançons, baïonnette à l’épaule ; le capitaine et l’état-major du bataillon suivent de près les éclaireurs. Derrière se trouvent nos cinq compagnies et leurs escouades. Derrière moi, puisque je suis à côté du capitaine qui porte un fusil entre ses mains, se trouve Carlos, le chef de mon escouade qui ne me chuchote pas Marilyn Monroe, mais garde l’œil bien ouvert. Moi aussi, j’ai l’œil d’une panthère, comme le capitaine, comme tous les autres.

— Déployez-vous, ordonne le capitaine.

Nous nous éloignons les uns des autres.

Moi, je vais tuer un Sud-africain aux yeux bleus, ô mon Zeus, je le trouverai dans l’herbe et mon fusil vomira une rafale qui le coupera en deux, j’avance à la rencontre de ce soldat, ce n’est qu’aujourd’hui que j’ai commencé à rêver de lui, je l’ai vu dans sa ferme boer là-bas, se rasant devant le miroir, simplement vêtu de son pantalon militaire.

Grand et dégingandé, sourcils broussailleux, yeux fatigués, Ernest Naaktgeboren, soldat de première classe ou caporal, fils d’un pasteur presbytérien et d’une femme au foyer, fan de Led Zeppelin et de chevaux, a voulu intégrer West Point, mais n’a pas été accepté en raison d’une forte scoliose. Sous sa veste militaire, Ernest porte une amulette pour se protéger des sorts et des balles des Noirs, mais elle ne le protégera pas de mes balles ni du sort, qui se retournera sous la forme d’une liane emmêlée autour de ses pieds et le fera trébucher sur une pierre, tandis que ses camarades de la première compagnie du 26 e bataillon d’infanterie motorisée sud-africain se replieront.

« Les Cubains sont des sorciers », murmurent les fantômes, « les Cubains ont quelque chose qui n’est pas vraiment correct », murmurent des femmes sud-africaines là-bas, loin du front, pendant qu’elles prient leur Dieu uniquement pour les Blancs. « Les Angolais qui portent des uniformes cubains deviennent audacieux, téméraires dans ces vêtements ensorcelés », murmure-t-on dans les casernes, et c’est que les Sud-Africains sentent la ruée de spectres vengeurs qui nous entourent, tous sauf toi, Ernest, qui resteras caché dans l’herbe quand tes camarades se seront déjà repliés et que je te tirerai dessus, car je ne pourrai pas faire autrement : le doigt de Raúl Iriarte, citoyen cubain d’occupation et soldat d’infanterie motorisé, exercera une forte pression sur la détente de son AK, avant que Cassandre ne puisse intervenir.

Je me suis accroupi entre les hautes herbes, je lui ai enlevé son casque et j’ai regardé le visage d’Ernest Naaktgeboren, ses mains rudes de paysan couvertes de poil roux qui m’ont rappelé les mains de mon père, son corps long et maigre en uniforme de camouflage qui commençait à s’imbiber de sang noir, ses pieds chaussés de bottes jaunes à semelle épaisse. J’ai essuyé le sang de son visage avec mon mouchoir, et puis ses yeux, qui tournaient follement dans leurs orbites, ont réussi à me voir, il a bougé les lèvres, il a dit quelque chose que je n’ai pas compris, j’ai porté ma gourde à sa bouche, mais avant qu’il ait pu boire, il s’est mis à trembler, tout son corps tremblait, même l’herbe autour de lui tremblait. Je sentais les pas de mes camarades approcher et je ne voulais pas qu’ils voient que j’étais capable de tuer. Je me suis levé et je l’ai laissé mourir seul.

Le soldat José Ocampo Guillén de la troisième compagnie se l’est attribué. Il a porté mon mort pendant que j’entendais le capitaine m’appeler parmi les hautes herbes :

— Raúl, où es-tu ?

Personne d’autre dans l’unité n’a tué de Sud-Africain, le corps-à-corps n’a pas eu lieu, le bataillon d’artillerie sol-air, les avions et les chars les ont obligés à retraverser la frontière. Une grande victoire.

— J’en ai tué un, a crié José Ocampo qui a tiré trois courtes rafales sur le cadavre, sur mon cadavre, sur le mort de Cassandre, dans les hautes herbes de la plaine, vêtu du gris vert de l’ennemi.

Ils examineront ses papiers et verront qu’il s’appelait Ernest Naaktgeboren.

Camarades, nous pouvons déjà annoncer aujourd’hui que la tentative d’invasion des forces impérialistes et de l’apartheid qui ont osé fouler la terre sacrée angolaise a été repoussée, a déclaré le commandant en chef sur toutes les stations de radio présentes et futures ; la diffusion radiale est parvenue jusqu’à l’Olympe et toi, ô Zeus père, tu t’es arraché les poils de la barbe, tu as pensé que ces Cubains étaient sur le point de surpasser la gloire des Spartiates aux Thermopyles, et jaloux de ta toute-puissance tu nous as envoyé le choléra, toute la division est tombée malade, quarante degrés de fièvre, tandis que nous retournions au camp. Même les chars et les véhicules blindés avaient l’air malades, les avions volaient tête basse, les drapeaux angolais et cubains ne se hissaient pas avec fierté, même si le vent soufflait régulièrement. Je suis tombé malade et le capitaine est monté en grade avant que La Havane n’ait confirmé sa promotion ; désormais notre bataillon pouvait s’attribuer le titre de « glorieux » même si nous n’avions tué qu’un seul Sud-Africain, ce petit soldat abattu sous une rafale de mitrailleuse, d’abord par moi, plus tard par José Ocampo Guillén, promu soldat première classe et décoré de l’ordre du mérite. Cette fois, nous étions allés au casse-pipe : hyènes, léopards, antilopes, serpents, araignées, dieux et orishas nous voyaient passer en tremblant, nous avons vu les chars, nous avons vu l’artillerie sol-air et ses canons M-46 de 130 mm, nous avons vu les MiG-21 survoler nos têtes, nous avons vu leurs lourdes mitrailleuses tirer sur notre bataillon, nous avons vu les canons de nos AK viser le sud, d’où viennent les Sud-Africains, nous avons vu le feu se lever en terre d’Afrique et dévorer le monde, et moi, j’ai vu Arès, nu, au corps musclé et oint, écarter les hautes prairies quand nous avancions à la recherche de quelqu’un à tuer. J’ai vu Arès qui m’a souri et dit :

— Cassandre, avec moi à ton côté, qui peut lutter contre toi, Cassandre ?

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