Appelez-moi Cassandre

Marcial Gala · Chapitre 6 sur 55

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Appelez-moi Cassandre

Dédicace

À Shinere et Shenae Gala Ávila.

À la mémoire de Reinaldo Arenas.

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Comme le cheval mort que la marée inflige à la plage.

JORGE LUIS BORGES

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Je suis assis à regarder la mer.

À la maison, il est très tôt, tout le monde dort, alors moi, je me suis levé, j’ai ouvert la porte et je suis sorti sur le balcon. J’ai pris une chaise au salon pour être à l’aise. J’ai dix ans et, comme c’est dimanche, je n’ai pas école, je peux passer la matinée à regarder la mer, un temps qui me semble infini, jusqu’à ce que j’entende la voix de ma mère dans mon dos :

— Mais, Rauli, où tu t’étais fourré ?

Je ne veux pas être ce Raúl-là, je le sens, je veux être Cassandre, pas Raúl. Je ne veux pas qu’on m’appelle le Sans-Os à l’école, je ne veux pas que ma mère m’appelle Rauli, je veux passer beaucoup de temps à regarder la mer jusqu’à ce qu’elle s’épuise dans mes yeux et ne soit plus qu’une ligne blanche qui fait pleurer. J’habite à Cienfuegos, une ville côtière au sud de l’île, je ne suis pas encore ce guerrier de pacotille ici en Angola où il ne pleut jamais, le capitaine ne m’a pas encore appelé dans sa tente pour me dire :

— Déshabille-toi, on va jouer à quelque chose qui va te plaire.

Le capitaine est de Santiago, à l’est de Cuba, et comme c’est un Oriental, ses mots me parviennent sans leurs et moi, je souris parce que j’ai peur. Je souris s

toujours à ce qui me fait peur, je n’y peux rien. Je souris quand nous traversons les villages et que les gens voient passer la colonne de tanks et de camions militaires avec des yeux qui, sur leurs faces terreuses, deviennent immenses ; ils nous observent, pieds nus, souillés de terre rouge, et moi, j’ai l’impression que ces pieds-là veulent nous dire quelque chose, ils veulent me raconter quelque chose à moi en particulier. Je rêve que ces pieds me disent :

— Qu’est-ce que tu fais ici, toi ?

Malheureusement je suis encore chez moi, je regarde la mer et je pense, parce que malgré mes dix ans je pense beaucoup ; je pense que j’aimerais ouvrir les bras, sauter et m’écraser sur le pavé ; comme ça, papa et maman pleureraient beaucoup et José arrêterait de me regarder avec sa tête de monsieur je-sais-tout. « Raúl s’est tué », dirait-on à l’école, mais cette fois ce serait vrai et moi je serais heureux, je n’aurais plus à voler de l’argent à maman pour m’acheter des livres et dire au libraire :

— Donnez-moi celui d’Edgar Allan Poe, on me l’a volé à l’école.

— Poe, on ne l’a plus, on en a un de Robert Louis Stevenson, dit le libraire. C’est un beau livre, il y a un crâne sur la couverture, mais je ne sais pas si ça convient à ton âge.

— C’est pour maman, dis-je à l’homme qui me met le livre dans les mains en me regardant avec méfiance.

— Bon, mais ne l’emporte pas à l’école, sinon on va te le confisquer, et si on te pose des questions, ce n’est pas moi qui te l’ai vendu… C’est clair ?

— Oui, dis-je, moi qui vois des fantômes.

Je regarde l’entrée de mon école et ils sont déjà là, habillés en tenue de petit marin. Mon école est très ancienne, avant c’était une caserne, elle s’appelle Dionisio San Román à cause d’un marin mort lors de l’insurrection du 5 septembre 1957. Je rentre à pied à la maison. J’ai dépensé en livres l’argent du bus et je traîne les pieds pour soulever la poussière et puis la respirer. J’aime son odeur. « Regarde-moi ces chaussures », me dit ma mère une fois que j’ai monté les escaliers, frappé à la porte de notre appartement et que Nancy m’a ouvert.

— Je vois des morts, leur dis-je.

Mais elles n’aiment pas ça. C’est mal de voir des morts ; ça, c’est bon pour les fous, désormais nous sommes tous des marxistes-léninistes, des athées, et voir des morts, c’est bon pour les fous.

— Tu veux être un fou, toi ?

— Bien sûr que non, dis-je avant d’embrasser Nancy et ma mère.

Je prends le goûter que Nancy me pose sur la table avec un sourire, je la remercie et file dans ma chambre lire Stevenson.

Je devine aussi des choses. Ô mon Zeus, je sais que je mourrai à dix-neuf ans, très loin de Cienfuegos, ici en Angola ; le capitaine va me tuer pour que personne ne sache pour nous, je le vois à ses yeux, sa moustache, sa façon de me regarder.

— Personne ne doit savoir ce qu’on fait, hein, Olivia Newton-John ? me dit-il quand je me penche pour le sucer. Tu as compris ? Sinon je te tue, ne va pas foutre ma carrière militaire en l’air, sinon je te tue comme un chien, c’est clair ?

— Oui, dis-je.

Et je laisse le membre du capitaine pénétrer dans ma bouche, puis je crache ce qu’il y laisse, je me relève et regarde par la fenêtre, d’où l’on ne voit pas la mer, seulement la terre rouge et brûlante de l’Angola.

— Qu’est-ce que tu fais debout si tôt ? dit ma mère dans mon dos. Tu n’as plus sommeil ?

— Non, je n’ai plus sommeil.

C’est que je me vois tomber, traversé par les balles, très loin d’elle et de mon père qui est parti et ne revient toujours pas. Je sais où il se trouve, il est avec la Russe, la professeure d’anglais que nous avons rencontrée sur la plage de Rancho Luna, le jour où un rhume a empêché ma mère de nous accompagner et mon père nous a emmenés dans sa vieille Chevrolet ; mon frère et moi, nous avions à peine enfilé nos slips de bain et plongé dans l’eau chaude, dans un même cri de joie, qu’en sortant nous l’avons trouvé assis sur le sable, en train de bavarder avec une grande blonde qui faisait avec lui un étrange contraste, car elle était fine, elle avait les mains soignées, alors que celles de mon père sont toujours crasseuses. Il nous l’a présentée et il s’est trouvé que la femme était russe, elle s’appelait Liudmila.

— Comme Liudmila Gourtchenko, a précisé mon père.

Très bizarre, la Russe ! Elle avait des yeux en amande, immenses, et d’un bleu si profond qu’il semblait noir. Elle nous a embrassés, José et moi, sur nos joues mouillées, elle a demandé dans quelle classe nous étions et si nous aimions lire.

— Je veux goûter, a été la réponse de mon frère.

— CM2, ai-je dit, oui, j’aime lire.

— CM2 ? s’est étonnée la Russe. Il a l’air bien plus jeune.

— Oui, c’est un petit-bout, a dit mon père qui s’est mis à rire. Il tient de moi, cependant l’homme ne se mesure pas de la tête au ciel, mais du ciel à la tête.

— Et la femme ? a demandé la Russe qui portait un bikini rose si étroit que les hommes qui se promenaient sur le rivage se retournaient tous pour mieux la voir, tandis que lui écarquillait les yeux comme s’il avait voulu y faire entrer le monde entier.

— Je veux goûter, a insisté mon frère.

Et mon père qui, torse nu, montrait ses muscles d’ancien gymnaste, a sorti de la poche arrière de son jean son portefeuille et nous a tendu cinq pesos.

— Allez à la buvette et prenez ce que vous voulez… Attention à Rauli ! a-t-il ajouté à l’intention de mon frère.

À quatorze ans déjà, il se prend pour un homme et me dit, une fois assis au bar de la buvette, que cette Russe n’est qu’une pute et papa un fils de pute. Il dit cela sans rancune, simplement comme on constate un fait indiscutable. Nous mangeons des croquettes de jambon, buvons du yaourt, et quand nous retournons sur la plage, la grande femme et papa parlent toujours, alors José lui rend la monnaie du billet de cinq pesos et nous retournons dans l’eau. Je plonge, ô mon Zeus, et quand sous l’eau j’ouvre les yeux, je vois un poisson s’approcher, me regarder, je rêve que ce poisson, c’est moi, et qu’un garçon nommé Raúl me regarde, je me sens un peu troublé par la transmutation des choses et des êtres, bien que je ne connaisse pas ce mot, car je ne suis qu’un garçon de dix ans qui est allé au bord de la mer et qui, en remontant à la surface, voit son père parler avec une inconnue.

— Allez pas raconter cette histoire à maman, comportez-vous comme de vrais petits hommes, dit-il dès que nous sommes montés dans la Chevrolet. Si vous parlez, je vous amène plus à la plage.

— Nous menace pas, dit mon frère. Vingt pesos et je me tais.

— Tu crois que tu peux me faire chanter, saloperie ? demande mon père, avant de sourire et de lui tendre les vingt pesos. Toi, tu apprends un peu trop vite.

Si je ferme les yeux, je le vois coucher avec la Russe et faire des choses sur son corps qu’à dix ans je ne connais pas vraiment et que je ne raconte pas à ma mère, parce que je sens qu’elle n’aimerait pas ça ; elle a assez de soucis, la pauvre, pour en plus écouter les histoires de mon père et de Liudmila, qui, plus tard, se présente un jour de canicule avec un plat de pommes de terre au beurre, en disant que c’est une recette de sa grand-mère d’Ukraine ; sourires par-ci, sourires par-là, elle pose sa main sur ma tête et regarde José de loin, comme si elle avait peur de lui. Mon frère a sale réputation, la Russe le craint, mon père lui a glissé à l’oreille que c’était un garçon difficile et qu’on était à deux doigts de le placer en maison de correction. Moi, je lui plais davantage ; je sais comment mourra la Russe : d’un infarctus du myocarde après un diabète foudroyant, en 2011, à la veille de ses soixante-dix ans, dans la banlieue de Volgograd, anciennement Stalingrad. Malgré mes dix ans, je peux voir la mort de la Russe, je peux la voir la bouche ouverte demander à Sergueï, son jeune petit-fils, de l’eau qu’il ne lui donne pas. La Russe, en plus des pommes de terre bouillies au beurre, nous a apporté quelque chose à José et à moi, un livre de Pouchkine qu’elle met dans les mains de ma mère comme si c’était un grand trésor ; ça oui, ça fait sourire ma mère quand elle le feuillette, parce que le livre est en russe.

— Mais ils ne vont rien y comprendre, Svetlana, dit-elle, sachant parfaitement que la Russe s’appelle Liudmila.

Ma mère est comme ça, dans le genre emmerdeuse elle est imbattable.

Elle est la secrétaire d’un chef qui lui donne l’impression d’être importante, plus importante en tout cas que mon père, simple mécanicien-carrossier qui rentre presque toujours tard, un peu ivre, avec un bleu de travail si sale, à cause de la graisse et de l’essence, que ma mère se donne beaucoup de mal pour le lui rendre impeccable. Il objecte que pour lui ce n’est pas la peine de le laver, elle n’a qu’à le laisser comme ça, mais elle s’emploie chaque dimanche matin à savonner et brosser ce grossier vêtement de travail.

Sur le buffet du salon, mon père garde les médailles de l’époque où il était gymnaste et une photo où on le voit sur le podium, à la fin d’une compétition de jeunes athlètes des pays socialistes.

À l’heure du déjeuner, nous nous asseyons tous les quatre à la grande table de la salle à manger et ma mère insiste pour que nous nous servions de tous les couverts, même si mon père se contente d’une cuillère.

— Tu n’es pas un exemple pour tes enfants, lui dit ma mère.

— Non, c’est vrai, admet-il, moi, je suis un animal, pas comme ton chef, ce mulâtre.

Mon père déteste Ricardo, le chef de ma mère qui se présente parfois à la maison avec de la vodka en cadeau pour remercier sa secrétaire de tant de dévouement. Elle en a les larmes aux yeux quand elle reçoit la bouteille, à laquelle pourtant elle ne touche pas. Mon père la boit sans même dire merci. Elle est si naïve qu’elle se laisse présenter à la Russe sans se demander une seconde comment cette femme, si fine, si distinguée qu’on la dirait sortie d’un magazine européen, a pu remarquer un sauvage comme mon père.

Mon père s’appelle José Raúl Iriarte Gómez et il est né à Placetas, une ville pleine de propriétaires terriens d’origine espagnole aigris, qui s’en veulent d’être restés là et envient ceux qui sont partis. Mon grand-père José Ignacio, ouvrier agricole, était un intrépide amateur de combats de coqs. Ma grand-mère Carmen parlait galicien, elle cultivait des choux et des laitues qu’elle vendait ensuite partout dans Placetas. En plus de mon père, elle a eu quatre enfants, qu’elle a tous appelés José en premier prénom et qui sont tous décédés de mort violente. Les deux aînés avaient rejoint l’armée rebelle. José Eduardo, qui se rendait dans la Sierra Maestra, a été surpris par une escouade de gardes ruraux et criblé de balles au bord de la route. José Roberto a été tué à Santa Clara durant l’attaque du train blindé. Les deux autres ont été assassinés par un mari, qui a trouvé José Ricardo, le plus jeune des deux, au lit avec sa femme, tandis que José Felipe, qui l’avait accompagné, faisait le guet en jouant de la guitare et en chantant une ranchera, adossé au mur arrière de la maison. Il ne devait pas faire une très bonne sentinelle, car il n’a pas entendu arriver l’homme, connu dans tout Placetas sous le surnom de Juan Brise-Fête.

— Le couteau a touché José Felipe au rein, a dit le médecin à ma grand-mère, sinon il aurait survécu.

Le jaloux a tranché la jugulaire de José Ricardo et asséné tant de coups de poignard à sa femme que, d’après ce que raconte mon père quand il est ivre et pleure ses frères, le légiste a fait une syncope et failli y rester en voyant cette morte pleine de sang à vous soulever le cœur. Parfois, mes grands-parents n’avaient pour tout repas que de la semoule de maïs assaisonnée de sel et d’un peu de sauce tomate si c’était la saison. Quand la Révolution a triomphé, mon père, alors adolescent, s’est consacré au sport et à la mécanique, puis il a acheté sa Chevrolet à un de ces bourgeois de Punta Gorda qui ont émigré dès qu’ils ont su que Cubita la belle allait sombrer droit dans le communisme.

Ma mère s’appelle Mariela Fonseca Linares, elle est née à Cruces, qui à cette époque n’était pas la ville crasseuse qu’elle est devenue par la suite, mais une bourgade prospère, dotée de plusieurs journaux, de stations de radio et d’une vie culturelle qui se prétendait active. Ma grand-mère maternelle, Elena Elisa Linares Argüelles, avait épousé un mulâtre très pâle du nom d’Eduardo Fonseca Escobar, membre de la cellule du Parti socialiste et avocat, diplômé d’une de ces universités du sud des États-Unis réservée aux Noirs. La famille de ma grand-mère, des producteurs de sucre connus dans toute la province de Las Villas sous le nom de Linares, ne lui a jamais pardonné cet amour malheureux et l’a déshéritée, si bien qu’elle est devenue maîtresse d’école et, avec son mari, a construit une petite maison en bois qui existe toujours, à Cruces. Ils ont eu de fausses jumelles. Ma tante Nancy est née très blonde, avec des yeux bleus comme moi, et ma mère un teint si hâlé qu’à l’école on l’appelait la Gitane. Elles étaient très liées et lorsque ma mère a déménagé à Cienfuegos, sa sœur l’a suivie pour vivre avec nous jusqu’à sa mort d’un cancer. Moi, j’avais onze ans quand Nancy nous a quittés, et ma mère n’a plus jamais été la même, ni moi non plus.

Je ressemblais tellement à Nancy qu’on aurait dit le fils qu’elle aurait pu avoir, plutôt que celui de ma propre mère.

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