Appelez-moi Cassandre

Marcial Gala · Chapitre 7 sur 55

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Appelez-moi Cassandre

— Une fois de plus, je te répète...

— Une fois de plus, je te répète que si quelqu’un apprend ce qu’on fait, je te tue, insiste le capitaine qui met son béret militaire devant le miroir, fixe son pistolet dans son étui pour sortir passer en revue les postes de garde, après avoir regardé un à un les portraits du Che, de Fidel, Raúl et Camilo, comme s’il s’agissait d’icônes.

Puis il me dit :

— Prépare le rapport, j’en ai besoin pour demain.

Je dois aller au quartier chercher ma brosse à dents et me laver la bouche. Je ne supporte pas le goût du sperme sur mon palais. Mais je dois faire attention : Carlos, le sergent de Matanzas, en a contre moi. Il a promis de me donner une râclée pour me déniaiser, me faire entrer dans la bonne case et se faire remettre, à lui et sa bande, la clé de la réserve. Je ne peux pas faire ça. Moi aussi, j’ai faim, mais je ne peux pas faire ça, je dois faire attention ; si le capitaine l’apprend, il m’enverra d’abord au mitard, puis ce sera le tour des autres, qui entre autres joyeusetés recommenceront à m’appeler Marilyn Monroe, à m’habiller en femme les jours de permission, et je n’aime pas ça, non, je n’aime plus ça.

— Je suis Cassandre, leur ai-je dit une fois, Cassandre, de retour sur terre après plus de trois mille ans, bien qu’il n’y ait plus ni Grèce ni Troie. Cette Cassandre, revenue sur une île au milieu des tropiques, c’est moi. Cassandre, qui, une fois de plus, a reçu pour châtiment de connaître l’avenir sans que personne la croie, ai-je insisté.

J’avais bu une grande quantité d’eau-de-vie angolaise et ça m’était monté à la tête, alors Carlos a dit :

— Non, toi, ce que tu es, c’est cette sale pute de Jeanne d’Arc qui va tous nous sauver de tous ces putains de mercenaires de l’UNITA et de l’Afrique du Sud.

Les autres ont éclaté de rire. Alors, il a rectifié :

— Non, en réalité, tu es le cheval d’Attila, là où tu passes, l’herbe ne repousse pas.

D’une bourrade, il m’a jeté au sol, il a ouvert sa braguette et sorti son pénis dans l’intention de me pisser au visage, mais Agustín a dit :

— Écoute, Carlos, laisse-le tranquille, c’est un malheureux, n’abuse pas.

Agustín est de Cienfuegos comme moi et nous avons fait nos classes ensemble à San Miguel avant d’embarquer pour l’Angola. C’est un grand Noir comme Carlos.

— C’est seulement pour s’amuser avec lui, il faut qu’il s’endurcisse, a dit Carlos en regardant Agustín d’un petit air qui se voulait un sourire.

— C’est pas drôle, a répondu Agustín. Lève-toi, Raúl, tu dois pas les laisser t’humilier comme ça, tu es cubain, oui ou non ? Qu’est-ce que t’as ? Merde !

— Eh bien ! on dirait bien que notre Marilyn Monroe s’est trouvé un Padre de Las Casas, qui l’aurait cru ? Je m’y attendais pas de ta part, l’homme de Cienfuegos.

— C’est un Cubain comme nous tous, si on l’emmerde, c’est nous tous qu’on va emmerder, a dit Agustín en tendant une main que j’ai attrapée pour me relever.

J’étais tellement ivre ! C’était la première fois que je me soûlais de ma vie. Agustín en avait les larmes aux yeux.

— Si ces Négros apprennent ce que nous faisons à l’un des nôtres, vous pouvez être sûrs qu’ils vont pas nous rater.

Les Négros, ce sont les Angolais. Les Angolais ont des yeux derrière la tête, ils sont toujours là, même quand ils ne sont pas là. Les Angolais ne nous aiment pas, même s’ils disent toujours oui, sourient et disent que Cuba et l’Angola sont une seule et même nation, un seul et même peuple, même si Fidel et Agostinho Neto lèvent leurs mains unies. Ils nous détestent, pense le capitaine.

— C’est pour ça qu’il faut être très correct avec eux, très courtois, si on veut se les mettre dans la poche, qu’ils comprennent la générosité de la cause pour laquelle nous luttons, que nous sommes venus jusqu’ici, dans le trou du cul du monde, pour honorer notre héritage internationaliste et rendre au centuple tout ce que d’autres peuples ont fait pour nous quand nous en avions besoin, c’est clair ? dit le capitaine par un matin ensoleillé, debout sur l’estrade en bois improvisée, entouré de l’état-major du bataillon.

C’est peut-être la troisième fois qu’il ne me regarde pas comme n’importe quel soldat, mais comme le lion regarde la lionne, comme me regardait mon professeur de lettres de seconde qui m’avait fait venir à son bureau, pour me prêter plusieurs romans interdits à la seule condition d’en prendre soin, le plus grand soin, de les couvrir avec des feuilles de vieux magazines pour que personne ne les voie. « Tu seras écrivain », m’avait-il dit, mais aujourd’hui je ne suis qu’un soldat cubain loin de Cienfuegos et de sa mer bleue, loin de tout, sur un continent plein de fantômes, des fantômes de rois, d’obscurs fantômes de sorcières noires, fantômes qui me reconnaissent, parce que j’ai réapparu sur le sol d’Afrique.

— Tu es Cassandre, me disent ces fantômes pendant que j’entends la voix du capitaine, debout devant le bataillon en rangs qui l’écoute.

Cette même voix, monotone, blasée, qui la nuit murmurera bientôt à mon oreille « Olivia Newton-John », menace en ce moment :

— Si j’apprends que vous allez au bordel, vous allez m’entendre, le premier qui sort sans ma permission, je l’accuse de désertion, vous êtes prévenus.

Ils ont besoin d’aller au bordel pour forniquer.

— Les Angolaises baisent pour une boîte de corned-beef ou de lait concentré, mais elles sont toutes vérolées, me dira plus tard le capitaine, lorsqu’il me pénétrera pour la première fois et que je pousserai un râle de douleur sec, semblable à la mort. Je préfère ton petit cul blanc, dira-t-il ensuite, il est tendre et étroit, parle-moi de ce poète, tu te souviens ? Celui dont tu m’as parlé l’autre soir, Virgilio quelque chose…

— … Piñera.

— C’est un pédé comme toi ? Mais tu dois me faire confiance, Rauli, je sais que tu sais forcément qui sont les soldats qui font le mur pour aller baiser des Négresses. Dis-le-moi, ça ruine l’honneur des combattants et, en plus, ils risquent leur vie. Si les gens de l’UNITA les attrapent, leur tendent une embuscade, adieu petits Cubains ! Ce ne sera pas une grosse perte, mais ils sont sous ma responsabilité.

— Je ne sais pas, lui dis-je.

— Comment ça, tu ne sais pas ? s’exclame-t-il, puis il me gifle de sa paume bien ouverte pour ne pas laisser de marque. Dis-le-moi ou je te tue.

Il sort son arme et me met le canon dans la bouche.

— Parle, fils de pute, qui c’est le chef ici, bordel ? Si je te dis de parler, tu dois le faire. Parmi eux, il y a Carlos ?

Je fais non de la tête ; les yeux pleins de larmes, je nie. Je me dis qu’en réalité je ne suis pas ici, sur la violente terre de l’Angola, je me dis que je n’ai pas traversé la mer sur un navire plein de marins russes qui me rappelaient Liudmila, je me dis que je suis entré à l’université, que je fais des études de lettres, que je lis T. S. Eliot, et je me dis aussi que je retourne sur le balcon pour regarder la mer. Le pistolet dans la bouche me fait mal, mais je n’ai pas peur, je sais que le jour de ma mort n’est pas venu. Je sais ce qui va se passer aujourd’hui, mais je n’y peux rien, je suis Cassandre et, si je le racontais, personne ne me croirait : aujourd’hui l’Union nationale pour l’independence totale de l’Angola va attaquer notre régiment avec un de ces petits mortiers de quatre-vingts millimètres que leurs soldats transportent durant des kilomètres et des kilomètres sur leurs épaules, je sais qu’il n’y aura qu’un seul mort, le lieutenant Andrés Martínez, le conseiller politique du bataillon qui vient d’obtenir son diplôme de journalisme et qui, par malchance, s’est retrouvé dans une unité de combat transférée en République populaire d’Angola. Le coup de mortier va littéralement couper Martínez en deux, on ne retrouvera que la moitié de son corps, l’autre se sera évanouie dans le néant, emportée par les hyènes. Je vais devoir écrire à la mère de Martínez pour lui raconter que son fils est tombé en héros dans l’accomplissement du devoir le plus sacré d’un jeune internationaliste. Tout cela, je le sais. Cette révélation me vient pendant que le capitaine halète dans mon dos, je vois un jeune homme dans la brume, je vois son œil noir et doré d’artilleur qui porte le mortier sur son épaule, je vois les brûlures et les lacérations laissées sur ses avant-bras par la chaleur du tube chaque fois qu’il tire, car celui qui s’approche est expérimenté malgré son jeune âge, il a été décoré par Jonas Savimbi, le fondateur de l’UNITA en personne. Je sens sa respiration qui se mêle à celle du capitaine, je vois Martínez et ses yeux bleus d’habitant de Miramar, son sourire de politicien de bas étage qui, le matin, avant l’exercice, avait l’habitude de nous parler de l’assaut de la caserne de la Moncada et de L’Histoire m’acquittera, le fameux discours de Castro, puis de Napoléon Bonaparte, d’Hannibal et de Scipion l’Africain, et de généraux d’autres peuples qui ont foulé le sol d’Afrique : alors, dès qu’il peut laisser Fidel et sa ridicule caserne derrière lui, il s’enthousiasme et se concentre sur Cléopâtre, Marc Antoine et Jules César, « ces dompteurs de Négros », dit-il en souriant pour se donner l’air de plaisanter, parce que Carlos, Agustín, Roberto et Ramiro sont très noirs et que, dans notre unité, il y a encore beaucoup d’autres Noirs, même s’ils sont finalement presque blancs, sans compter les mulâtres. Je me dis que si j’avais le courage de supplier le capitaine de sortir son pénis de mon anus, au risque qu’il me frappe avec l’une de ses mains, courtes, épaisses, aux grands doigts qui me rappellent tellement ceux de mon père, ou qu’il remette le canon de son arme dans ma bouche, j’irais prévenir Martínez. Je me présenterais devant lui, me mettrais au garde-à-vous, et après un « avec votre permission, mon lieutenant », je lui dirais :

— Profitez de la vie aujourd’hui, prenez la bouteille de vodka russe que vous avez achetée à Luanda et allez au bordel car, aujourd’hui, c’est votre dernier jour sur cette terre.

Je ne lui dirais pas « je viens vous sauver », car je sais que le destin de chacun d’entre nous est écrit dans le ciel en caractères indélébiles et qu’il n’y a pas d’échappatoire ; voilà pourquoi, alors que je venais de fêter mon dix-septième anniversaire, à peine sorti du lycée, et que m’attendaient des études de lettres, j’ai été convoqué par la commission médicale du Comité militaire, j’ai dû me déshabiller, passer de médecin en médecin, montrer mon pénis et mon anus, m’asseoir sur une chaise où avant moi de nombreux garçons avaient posé leurs fesses nues ; en constatant mon irrémédiable féminité, un colonel aux yeux bridés m’a demandé si j’étais homosexuel, j’ai fermement fait non de la tête, non seulement par peur des conséquences, mais parce que je savais que mon destin était d’être ici en Angola et de mourir dans l’Ancien Monde où tout a commencé, ô mon Zeus, là où, pour la première fois, j’avais été Cassandre tant de siècles auparavant. À minuit, le petit soldat de l’UNITA parviendra à moins de cinq cents mètres de notre camp, et alors il préparera son mortier.

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