Appelez-moi Cassandre
— Lis-la, m’a-t-il dit, et j’ai relu...
— Lis-la, m’a-t-il dit, et j’ai relu cette partie où il est écrit : « Camarade capitaine, il est de votre devoir d’être fort, parce que la Patrie, la Révolution et les enfants de la patrie dont vous avez la charge ont besoin de vous. Nous avons le douloureux devoir de vous informer qu’il y a trois jours votre jeune épouse Katerina Rodríguez Morales a été victime d’une grave intoxication après avoir consommé de la liqueur de crème, préparée par erreur avec de l’alcool de bois. L’équipe médicale de l’hôpital provincial d’Holguín a fait tout son possible pour la sauver, hélas sans résultat, elle est décédée entourée de soins. »
Quand j’ai fini, il m’a demandé de la relire et quand j’ai lu la partie où l’on annonce sa mort, ses yeux se sont embrumés de larmes, il m’a serré dans ses bras et il a répété que je lui ressemblais, puis il m’a donné un coup de poing dans le ventre parce que je ne suis pas elle. Je suis resté plié en deux, me couvrant la tête de mes bras, au cas où le capitaine me frapperait à nouveau. J’ai fini par aimer qu’il me frappe, comme ça rageusement, sans répit. Sa femme est morte, elle est morte au moment où notre bataillon d’ombres revenait d’une aube victorieuse, elle est morte à Cuba, à Holguín, où il n’aurait rien dû lui arriver, tandis que la tornade de morts exigeait de nous des sacrifices humains, Agamemnon le premier. Elle est morte pour que la fièvre s’arrête et qu’aucun autre soldat ne meure, mais je ne peux pas lui dire cela. Moi, je n’étais pas à ses côtés, lorsque ce lieutenant, dépêché tout exprès par l’état-major de la division, dont le nouvel uniforme semblait noir en plein après-midi angolais, a regardé le capitaine dans les yeux, lui a tendu la lettre et lui a demandé de la lire immédiatement, devant lui, mais d’abord de s’asseoir et d’être fort, un Cubain, un vrai dur, car c’est dans de tels moments que les hommes sont mis à l’épreuve.
— Prends un verre, a insisté le lieutenant ; allez ! choisis le rhum le plus fort que tu aies.
Le lieutenant, grand, au teint obscur et à la voix grave de baryton, s’écoutait parler quand mon capitaine a ouvert calmement la bouteille de Havana Club qu’il gardait pour les grandes occasions, il a pris tranquillement les deux verres en cristal taillé que lui avait offerts un capitaine de l’armée portugaise, a versé calmement le rhum, s’est assis calmement, a regardé calmement le lieutenant dans les yeux pendant près de cinq secondes, puis a déchiré calmement l’enveloppe, avant de lire. Moi, j’étais allé avec deux autres soldats à l’entrepôt central de la division, situé à près de deux kilomètres du quartier général du bataillon, mais j’ai entendu le cri qui, comme un vent sombre, a fait tomber les feuilles des arbres, faisant fuir les oiseaux et les singes, brisant des toiles d’araignées, faisant hurler les hyènes et relever la tête de l’antilope avant que le lion ne parvienne à s’approcher, un cri qui m’a rappelé Achille pleurant la mort de Patrocle… Nous ne sommes que des ombres sur la toile de cette vie, ô mon Zeus, ai-je pensé en écoutant les hurlements des hyènes et des chiens sauvages, en voyant toute l’armée cubaine se figer devant le cri silencieux du capitaine, figé dans sa douleur ; alors, pour lui et moi, tout s’est achevé.
On sent la nuit tomber, on sent le pouvoir de la nuit comme un bien inestimable, lorsqu’on peut enfin être seul avec soi-même, à l’abri, dans la fausse protection de son hamac et qu’on n’est pas obligé d’écouter Carlos dire :
— Tu as dû faire quelque chose pour que le capitaine te renvoie ici… Tu as dû te jeter sur sa bite. Ça, ça se fait pas, Marilyn Monroe, tu vas voir, je vais faire de toi un vrai soldat.
Agustín, allongé sur la couchette attenante, me rend Anna Karénine.
— Je te l’ai soigneusement gardé pour qu’ils ne te le prennent pas pour en faire du PQ… J’ai beaucoup aimé, mais pas autant que Malcom X.
Ce livre, la biographie de Malcom X, est le préféré d’Agustín, qui l’a apporté de Cuba. Pour lui, c’est un peu une Bible, comme L’Iliade pour moi. Agustín n’a pas lu L’Iliade, alors je lui offre la mienne, car je la connais presque par cœur.
— Non, dit-il, c’est écrit en vers et je ne vais rien y comprendre, tu ferais mieux de me raconter l’histoire.
Je m’assieds sur ma couchette et je commence :
— Chante, ô déesse, la colère du Péléide Achille ; détestable colère, qui aux Achéens valut des souffrances sans nombre et jeta en pâture à Hadès tant d’âmes fières de héros…
J’essaie de parler tout doucement, de peur que Carlos n’entre et ne nous punisse d’avoir parlé après l’extinction des feux. D’abord Johnny le Rocker se réveille, puis Matías, et à la fin toute la tente écoute les exploits de mon frère Hector et les perfidies des Achéens, car je raconte L’Iliade à ma manière. Je leur parle de la beauté des femmes de la cité, des jeux et des courses de chevaux. Je leur parle du palais de mon père et leur raconte comment Apollon a vomi dans ma gorge pour que personne ne me croie.
— C’est comme aller au cinéma, dit une voix qui émerge d’un hamac à ma droite.
— Elle en sait des choses, Marilyn Monroe, dit Matías.
— Une vraie tête d’œuf, dit un autre soldat.
Peut-être me punis-tu plus que tu ne l’as déjà fait, ô mon Zeus, pour avoir révélé les secrets de tes enfants, mais ils n’ont pas pu sceller ma bouche ou alors ils n’étaient pas intéressés, car, malgré la présence d’Athéna, d’Aphrodite et d’Apollon assis à côté de moi dans le hamac, abasourdis, à m’écouter, j’ai parlé aux soldats cubains, je leur ai parlé des perfidies, de la malveillance de tes enfants, aussi faux que de la monnaie d’argile. Je me suis senti heureux, ô mon Zeus, jusqu’à ce que soudain Fermín dise :
— On a assez écouté de bobards comme ça, ici on est tous marxistes-léninistes.
Il a allumé la lumière et la magie s’est dissipée dans la nuit africaine.
Nous nous sommes tus.
Je pose ma tête sur l’oreiller, mais les mots restent éveillés en moi, les mots me ramènent à Troie, et je me vois courir sur le sable de la plage avec deux de mes sœurs, quand j’aperçois un nuage très bas sur la mer, trop. C’est la voile d’un navire qui approche. Puis d’autres et d’autres, encore d’autres.
— Rentrons, dis-je à mes sœurs.
J’ai retrouvé mon escouade mais le capitaine me hait, il ne m’appelle que pour relire la lettre et puis il me cogne, fort, fort et sec, avec ses poings d’ancien boxeur. Il a peur que je raconte notre histoire.
— Mon honneur dépend de ton silence, dit-il en me regardant de ses yeux de hareng saur. Tu savais qu’elle était morte et tu ne m’as rien dit.
— Comment aurais-je pu le savoir ?
— Tu sais tout, Raulito, et tu savais sa mort avec plus de force, plus de conviction. On le voyait à tes yeux que tu le savais, je ne sais pas de quelle manière, mais on le voyait quand je t’embrassais, tu savais qu’elle était morte, quand je te pénétrais tu savais qu’elle n’était plus dans ce fichu monde des vivants, cette maudite vallée de larmes… Je ne sais pas comment, mais je sais que tu le savais et tu ne m’as pas préparé, tu ne m’as rien dit, c’est pour ça que je te déteste et parce que tu lui ressembles, mais tu n’es pas elle, retourne dans ta compagnie.
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