Appelez-moi Cassandre
Tu les vois se dessiner à l’horizon...
Tu les vois se dessiner à l’horizon, d’abord une, puis en nombre ; tu aimerais les confondre avec des mouettes, mais alors les ailes deviennent bois, coques, rames et ce que tu as confondu avec un cri d’oiseau devient une voix articulée indiscutable ; les Achéens débarquent, pourtant ils ne sont pas venus nous tuer, ils veulent quelque chose, ils veulent Hélène. Une sentinelle en tunique courte et sandales de cuir entre dans le palais où je me trouve avec mon père et se contente de crier :
— Des Achéens !
Nous montons sur les murs de Troie. Mon père et tous ses enfants. Sauf Pâris qui dort encore et que personne n’est allé réveiller. Je sais qu’ils viennent pour elle, pour la sorcière.
— Laisse-les l’emmener, dis-je à mon père.
Le vieux Priam tire sur sa longue barbe et regarde sa fille qui, debout devant lui, semble encore plus petite que d’habitude. Il regarde les guerriers achéens qui laissent déjà derrière eux l’autel consacré à Poséidon, si proche de la plage, et avancent sur le sentier qui mène à Troie. Ils sont à peine une vingtaine. Priam pourrait ordonner leur massacre s’il le voulait, ils viennent demander à un roi de s’humilier, ils apportent de l’huile, de la myrrhe et un cheval blanc à la crinière vertigineuse. Ulysse marche en tête de la délégation, Priam le reconnaît à ses larges épaules et à sa façon de fuir son regard. Les autres marchent, sombres, économes de leurs mots, loin de leurs habituelles rodomontades. En cette journée si ensoleillée, il y a pourtant quelque chose de triste dans l’atmosphère, et le destrier à la crinière blanche semble sentir qu’il va être sacrifié en l’honneur du dieu au trident. Ils arrivent au pied de la muraille. Les archers préparent leurs armes mortelles et fixent le roi.
— Rends-la-leur, murmure Cassandre, la fille aux cheveux noirs.
Le soleil resplendit sur leurs épées nues. La lance d’Ulysse sonne quand il la laisse tomber dans la poussière et déclare qu’il vient en paix.
— Ouvrez les portes ! dit le roi.
Mon frère Hector le regarde, apaisé, naïf, il pense que tout peut s’arranger avec une course à pied et quelques amphores de vin. Mon pauvre frère sort le premier et donne l’accolade au sombre Ulysse qui vient au nom des Atrides. Je vois onze mouettes survoler les dix vaisseaux achéens, l’un des oiseaux pousse un cri et s’enfonce dans la mer en quête d’une proie, il y a maintenant dix mouettes et dix bateaux. Dix années de guerre s’annoncent, la onzième Troie tombera. Je le sais, c’est marqué au fer rouge sur la peau du temps, on n’y peut plus rien, ils seront vains les ex-voto à tous les dieux, vaine l’hécatombe, tout est marqué au fer rouge, Troie tombera et je regarde mon père, les larmes aux yeux.
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