Appelez-moi Cassandre
— Pédé de merde, me répète le capitaine...
— Pédé de merde, me répète le capitaine qui remue sur moi et me met deux doigts dans la bouche, tandis que dehors on entend aboyer le chien que quelqu’un a ramené de Luanda et qui est devenu la mascotte de l’unité.
Moi, je suis celle du capitaine.
— On ne naît pas soldat, me dit-il soudain, mais on ne meurt pas non plus soldat.
Il dit cela en pensant à elle, la morte, celle qui est tombée à Cuba où l’on ne meurt pas aussi facilement qu’en Angola. Puis il continue de me parler :
— Moi, j’ai fait partie des premiers, de ceux qui ont arrêté les Afrikaners lorsqu’ils sont venus s’emparer du Bengale, je me souviens qu’Agostinho Neto avait proclamé l’indépendance de l’Angola pour que les dernières troupes portugaises permettent à nos avions d’atterrir à l’aéroport de Luanda, alors ma carrière militaire est considérable, tu dois donc faire très attention à ce que tu dis, tu comprends, Olivia ?
Il m’appelle Olivia, tout en remuant sur moi. Ça fait mal, mais j’ai appris à supporter. Quand il a fini, il me gifle violemment les fesses, il m’ordonne de remettre mes vêtements militaires et de retourner à mon quartier, il ne veut plus de moi avec lui.
— Je ne peux plus te supporter, je sais que tu savais qu’elle était morte, mais tu ne m’as rien dit, par pure jalousie, par méchanceté, tu es mauvaise, Olivia Newton-John.
— Comment aurais-je pu savoir ?
— Ne fais pas semblant, je sais que tu es une sorcière, j’ai vu tes yeux changer de couleur quand quelque chose va arriver, j’ai vu qu’ils cessent d’être bleus et deviennent d’un noir intense, étrange… Quel est le mot ?… Perfides. Rejoins les autres soldats et fais très attention à ce que tu diras, si j’entends la moindre rumeur sur ce qui se passe dans cette tente, si quelqu’un me regarde avec la moindre lueur de moquerie, et te regarde ensuite, je te tue, Raúl Iriarte, n’aie aucun doute là-dessus, je te tue, dit le capitaine avant de me tourner le dos.
Je sors.
Johnny le Rocker va être décoré pour avoir poignardé ce guérillero qui, telle la princesse au bois dormant, dormait dans la hutte. Le guérillero, recruté contre un peu de nourriture pour lui et sa famille à Cabinda, n’a toujours pas compris qu’il est mort, alors il rôde autour du bataillon, en regardant les Cubains avec des yeux inépuisables d’étonnement. Le sergent Carlos et moi, nous le voyons. Mais Carlos ne sait pas qui c’est, il ne sent que sa présence, il ne le distingue pas avec une parfaite netteté.
— Ici, il nous faudrait une purification spirituelle, dit-il, il y a des présences étranges et mauvaises qui nous haïssent.
Moi, je vois bien l’Angolais, assis sur l’herbe près de notre cantine, qui regarde avec une faim ancestrale les cuillerées de riz, de pois et de pâté de porc en conserve que nous portons à notre bouche. Il est emprisonné dans le néant de notre camp. Il ne fait pas partie de la tornade de morts qui tourbillonne au-dessus de nos têtes. Il suit partout Johnny le Rocker et voudrait lui parler de sa petite fille qui est restée seule à Cabinda, il veut lui parler du jour où on lui a mis un fusil dans les mains et expliqué où il fallait appuyer pour que les balles sortent et fauchent des vies.
— Nous apprécions le son des balles, ça sonne bien et dangereux comme le tonnerre du jour pluvieux, dit l’Angolais dans un portugais de dessin animé.
Mais Johnny le Rocker ne l’entend pas. Il va d’un endroit à l’autre, en sifflant ses airs de rock’n roll habituels, plus heureux qu’un dimanche ensoleillé. Moi, j’entends l’Angolais, et Athéna traduit tout ce qu’il dit pour moi. Elle est comme ça, elle aime me tourmenter. Fière de sa gloire, elle apparaît sur un char tiré par des étalons noirs aux crinières hirsutes, elle enlève son casque et me regarde avec ses yeux de chouette, qui sont aussi ceux de ma mère.
— On ne naît pas soldat, me dit-elle, mais on ne meurt pas non plus soldat.
Ta fille est effroyable, Zeus, ô mon père, on voit qu’elle est sortie de ta tête en dansant une danse guerrière. Je lui ai appris à jouer aux échecs et, dès la deuxième leçon, elle aurait été capable, si elle l’avait voulu, de battre Karpov, Kasparov et Fischer.
— L’intelligence est affaire de déesses, dit-il en me regardant avec un sourire placide.
Je suis toujours un petit soldat de plomb, avec des pieds si petits qu’ils ne trouvent pas de souliers à leur taille ; ils sont toujours trop grands pour moi, alors je suis obligé de les remplir avec un peu de coton qu’on me donne à l’intendance, et même ainsi, mes pieds se blessent, j’ai tellement d’ampoules que le sergent Carlos m’envoie à l’infirmerie.
— Veux pas t’voir ant que t’aies les ieds uéris, me dit-il en mangeant la moitié de chaque mot.
L’unité a reçu deux magazines, Granma et Juventud Rebelde, qui parlent de notre exploit. « Jamais autant d’hommes n’ont été vaincus par si peu », proclame l’éditorial de Granma en gros caractères noirs. Je le lis à l’infirmerie, l’article mentionne notre bataillon et le capitaine, et sous ces mots il y a une photo sur laquelle nous avons l’air maigres et fanés comme des fleurs oubliées dans un vase. Nous portons tous un casque, mais le capitaine, en tant qu’officier, porte également la grosse moustache noire. Il ne sait pas encore qu’elle est morte, alors on le voit fier de lui, tenant le fusil par sa courroie. Derrière se trouvent Carlos, Agustín, Osmel, le conducteur du transporteur blindé tué par un obus de fabrication chinoise, et moi, qui ressemble à une fille qu’on a forcée à mettre ce casque soviétique trop grand pour elle.
J’entends encore l’écho des chants des Érinyes qui répètent : « Fuselé aux pieds, fuselé aux pieds, fuselé aux pieds. » Je sais que cette fois elles chantent pour moi.
— Oui, Cassandre, disent les Érinyes, cette fois il n’y aura personne pour t’en affranchir, tu ternis la gloire du glorieux capitaine et, avec la sienne, celle du bataillon tout entier, et au-delà du bataillon, l’ensemble de l’armée cubaine.
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