Appelez-moi Cassandre
J’ai mon AK, le capitaine va m’appeler...
J’ai mon AK, le capitaine va m’appeler, il va me toucher furtivement les pieds et me murmurer de sortir de la tente, qu’il faut parler. Tout le monde fera semblant de dormir, même Agustín fera semblant de dormir. Puis il m’emmènera dans la forêt, pour un voyage sans retour.
Je reviens sur cette photo où nous sommes tous des nouveaux venus en Angola. J’ai le journal à la main, je suis assis à l’infirmerie pendant que l’homme en blouse blanche me regarde avec un sourire aussi énigmatique que celui de la Joconde. Il tient mon pied droit dans sa main et dit que sa peau est aussi lisse que celle de mon visage, que c’est la plus belle chose que j’aie. Il le murmure parce qu’il y a d’autres soldats qui entendent. Il ne leur reste qu’un an avant de revoir Cuba. Moi, je ne rentrerai pas. Je sens la main de l’infirmier sur mon pied et je vois la photo sur laquelle je viens d’arriver en Angola, j’ai l’air d’un faux petit soldat et tout est gris autour de nous. L’infirmier me baise les pieds, je sens son humidité sur la plante, puis sur ma cheville.
— Des pieds de petite fille, dit-il, sans un seul poil.
Ensuite il fermera l’infirmerie et pensera à moi, un peu aussi au capitaine. Il sait que nous sommes condamnés, le capitaine et moi. Il sait que la rumeur est comme une colonne de chars qui avance et que déjà à l’état-major de la division, on en parle. C’est pourquoi il m’a dit ce qu’il m’a dit, il sait que je ne vais pas en sortir vivant.
— Il y a trop de pièces en jeu, il est difficile de faire simple dans la vie, car la vie ce n’est pas comme les échecs, me dit Agustín.
Assis devant moi, en train de jouer, il sacrifie sa reine pour me mettre en échec, manœuvre illusoire qui finit en partie nulle.
— La mer me manque, reprend Agustín. Quand je reviendrai à Cienfuegos, j’irai à Rancho Luna et je passerai un mois sans sortir de l’eau.
— Le temps est compté, lui dis-je.
— Il ne va rien t’arriver, les choses semblent parfois plus terribles qu’elles ne le sont. N’aie pas peur.
— Je sais, mais j’ai toujours peur.
— Tu n’aurais pas dû venir.
— Je suis venu à cause de deux centimètres de trop.
— Il ne va rien t’arriver, je ne crois pas qu’ils te fassent du mal.
— Pourquoi devraient-ils me faire du mal ?
— Je ne sais pas, dit Agustín car on n’en parle pas.
C’est quelque chose qui est dans l’atmosphère comme l’esprit du léopard, comme la tornade des morts, comme les Érinyes qui chantent au-dessus de ma tête leur « fuselé aux pieds ».
Je mettrais presque les mains sur les oreilles pour ne pas les entendre, mais je ne le fais pas. Je les connais tellement, depuis mes jours à Troie, elles m’entourent de leurs cheveux hirsutes, leurs yeux exorbités, ce sourire impatient, en rien heureux. Je suis également entouré des guerriers morts, de Martínez et du Sud-Africain que j’ai tué.
Le vendredi, après l’instruction, c’est le jour du nettoyage des armes, je prends mon AK, je le désarme, je le nettoie à l’essence et je commence à le graisser. Je lui ai donné un nom, il s’appelle Cassandre, tout comme moi, car sa crosse est en bois clair, presque blond. Les soldats de ma compagnie chantent en désarmant et nettoyant leurs armes. Ils chantent Sabía que en el bollo le cabía un cañón de artillería, cuatro tanques y un tranvía del ejército alemán (Je savais que le chignon pourrait contenir un canon d’artillerie, quatre chars et un tramway de l’armée allemande).
La voix qui se détache le plus est celle de Johnny le Rocker, une voix haut perchée d’où se dégage, tel un dauphin sauteur, un timbre de ténor rare. Puis ils enchaînent sur Ya me voy de tu tierra, mejicana bonita, bondadosa y gentil, y lo hago emocionado como si en ella dejara… (Je quitte ton pays, jolie Mexicaine, gentille et douce, et je m’en vais ému comme si j’y laissais…) et ils finissent sur La barca de oro que debe conducirme, yo ya me voy, sólo vengo a despedirme, adiós, mujer, adiós para siempre, adiós (La barque d’or qui doit m’emmener, je m’en vais, je viens juste te faire mes adieux, au revoir, femme, au revoir pour toujours, au revoir).
Je les écoute ici, ô Zeus, sur le sol où je me trouve, poussière parmi la poussière. Ce corrido m’accompagnait depuis que nous nous préparions à débarquer en Angola. C’était notre véritable hymne national. Nous le chantions quand nous trouvions du rhum ou de l’alcool à 90 o, et faute d’en trouver, nous le chantions, et maintenant ici, sous le soleil d’Afrique, quand nous savons déjà ce que c’est d’être en guerre, ce que c’est de trembler de fièvre avec une soif que rien ne peut étancher, ce que c’est d’avoir une peur grosse comme une maison, nous la chantons aussi. Tout cela pour que Johnny se mette soudain à entonner, au moment où l’on s’y attend le moins, Hotel California, d’une voix haut perchée, faisant semblant d’être un rocker yankee et que nous sommes ses fans.
— Marilyn Monroe, danse ! crie Martínez, encore en vie, qui oublie, quand il a bu, son rang d’officier et se mêle aux soldats.
— Recrue Raúl Iriarte, alias Marilyn Monroe, venez donc au milieu et exécutez une danse hollywoodienne pour l’édification des têtes creuses ici présentes, ordonne le lieutenant Martínez, diplômé en journalisme et responsable de la formation politique du bataillon.
Moi aussi, j’ai trop bu, j’ai bu deux verres qu’Agustín m’a servis avec un sourire en coin, et pour mon mètre cinquante-cinq et mes quarante-cinq kilos, c’est trop, alors je me place au centre, tout près de Johnny le Rocker, je ferme les yeux et bouge langoureusement, mais ma danse n’a pas grand-chose à voir avec les Marilyn de ce monde, je bouge comme nous dansions mes sœurs et moi quand, avec ma mère, nous rendions hommage à Hécate, la sombre déesse lunaire. Je bouge et touche mes seins lourds, désormais invisibles, de mes mains ornées de bracelets également invisibles, je sens l’odeur de la chair des offrandes, je vois les pieds des autres femmes et les bracelets à leurs chevilles. Je suis une princesse parmi d’autres princesses tandis que le Rocker chante Hotel California et nous sommes tous ivres, à l’exception des officiers qui se sont rendus à Luanda.
Laisser le bataillon à la charge de ce minet de Miramar, c’est le livrer au néant, à la débauche. C’est Martínez et le sergent Carlos qui donnent les ordres quand personne d’autre n’est là, et le premier qu’ils donnent est d’aller au village le plus proche chercher de l’eau-de-vie et boire jusqu’à en crever. L’alcool, nous l’échangeons contre des boîtes de corned-beef russe et de pâté, ce genre de pulpe de porc humide et huileuse qui a un goût de nuits blanches. Je danse pendant que le Rocker chante Hotel California, mais quand il s’apprête à nous chanter un morceau des Beatles, le sergent Carlos, fatigué de l’anglais imaginaire de Johnny, qui donne quelque chose comme Chuotell cayiforlnia, yustinau usi yustinau usi, dit :
— Ça suffit maintenant, tu nous casses la tête avec ta petite musique, nous allons danser une conga.
Carlos commence à taper dans ses mains, plusieurs se mettent à taper sur les caisses qui contenaient des fusils, puis la voix d’Agustín brise la triste nuit angolaise.
— King Kong, King Kong, te persigue un batallón ! (King Kong, King Kong, tu es poursuivi par un bataillon !), chante Agustín, et c’est comme si, peu ou prou, nous étions à nous tous l’énorme singe amoureux que la police de New York poursuit de gratte-ciel en gratte-ciel.
— King Kong, King Kong, te persigue un batallón !
Je chante avec Agustín et les autres, ô mon Zeus, et soudain je me rends compte que je suis heureux et que je serais plus heureux encore s’il n’y avait plus rien à venir, si nous étions à jamais fixés sur la toile de ta mémoire, si nous n’en bougions jamais plus, mais quand Agustín a fini, Martínez lui demande de chanter comme Bola de Nieve, il lui dit qu’il n’aurait jamais dû venir ici gaspiller son talent, alors Agustín s’interrompt pour Vete de mí (Éloigne-toi de moi), les musiciens improvisés cessent de taper sur les caisses d’AK, les Angolaises suspendent le tam-tam au rythme duquel elles broient le yucca, les singes et les oiseaux cessent de brailler dans les arbres et les pas du léopard se font plus furtifs.
— Tú, que llenas todo de alegría y juventud, que ves fantasmas en la noche de trasluz, y oyes el canto perfumado del azul, vete de mí. No te detengas a mirar las ramas muertas del rosal que se marchitan sin dar flor, mira el paisaje del amor que es la razón para soñar y amar. Yo, que ya he luchado contra toda la maldad, tengo las manos tan deshechas de apretar que ni te puedo sujetar, vete de mí. Seré en tu vida lo mejor de la neblina del ayer cuando me llegues a olvidar, como es mejor el verso aquel que no podemos recordar… (Toi qui remplis tout de joie et de jeunesse, qui vois des fantômes dans la nuit des chandelles, et entends le chant parfumé du bleu, éloigne-toi de moi. Ne t’arrête pas pour regarder les branches mortes du rosier qui se fanent sans donner de fleur, regarde le paysage de l’amour qui est la raison de rêver et d’aimer. Moi, qui ai déjà lutté contre tous les maux, j’ai les mains si fatiguées de serrer que je ne peux même pas te retenir, sors de moi. Je serai dans ta vie le meilleur de la brume d’hier quand tu arriveras à m’oublier, comme est meilleur le vers dont on ne peut se souvenir…), chante Agustín, les yeux perdus dans le vide, alors Cuba revient d’où elle n’aurait jamais dû partir, elle pénètre en Angola où nous avons tous tant choses sur lesquelles méditer, ô mon Zeus, tant de choses.
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