Appelez-moi Cassandre
Je sors regarder le capitaine...
Je sors regarder le capitaine et les autres jouer au base-ball, j’aimerais vraiment regagner mon quartier, ouvrir un livre et me mettre à lire, mais je vais m’asseoir sur l’herbe avec deux soldats pour voir les joueurs. Ils sont dix-huit, neuf dans chaque équipe. Parmi eux, sept ne rentreront pas à Cuba. Ils resteront ici, à fertiliser la terre d’Afrique. Martínez reviendra dans un cercueil fuselé aux pieds. Mais aujourd’hui, ils ont l’air jeunes et pleins de vigueur, ils crient à tue-tête, brandissent la batte et courent sur l’herbe de ce pays où jamais, avant l’arrivée des Cubains, on n’avait vu de base-ball.
Le capitaine ne me surveille même pas du coin de l’œil pendant qu’il joue, c’est comme si pour lui je n’existais pas. Carlos, lui, me regarde bien ; il me déteste.
— Marilyn Monroe, je vais te buter, t’es qu’un pédé et un mouchard, me lâche-t-il en passant près de moi.
Il n’articule pas bien, c’est comme si en sortant de sa bouche les mots subissaient un étrange processus. Je n’ai pas peur de lui, je ne le hais pas, je ne fuis pas son regard et sais que je lui plais. S’il me plaisait aussi à moi, tout serait plus facile, il me semble, mais ce n’est pas le cas. Le capitaine ne me plaît pas non plus, torse nu, presque aussi musclé que Carlos et bien plus que Martínez et les autres officiers. Personne ne me plaît, je suis assis à côté des deux soldats qui assistent au match de base-ball. Le plus proche de moi s’appelle Alfredo Rojas, c’est un garçon malingre qui n’arrête pas d’encourager l’équipe du capitaine, comme lui de Santiago. L’équipe dans laquelle joue Martínez est celle des Havanais, bien qu’en réalité il soit le seul de La Havane. Les autres sont de Matanzas, Pinar del Río et Villa Clara. Le meilleur joueur de l’équipe est Agustín, qui fiévreux croupit à l’infirmerie.
— Frappe, mon gars, allez, frappe ! crie Alfredo Rojas à pleins poumons.
L’autre soldat, également à ma droite, c’est Johnny le Rocker, on l’appelle comme ça parce qu’il aime le rock’n roll, il dit qu’il veut aller se battre pour tuer des Sud-Africains et des Négros.
— Je suis venu parce que l’idée de faire la guerre, d’entendre le cliquetis des AK et de voir tomber les ennemis comme des marionnettes me plaît, dit-il à l’occasion d’un de ces cours de préparation politique que Martínez nous donne.
— Non, soldat, ce n’est pas pour ça que tu es venu, mais pour solder la dette contractée envers l’humanité, porter secours à l’un de ces peuples, comme tant d’autres ont aidé le nôtre, dit Martínez d’une voix profonde, et c’est comme s’il croyait ses propres paroles.
— Ouais, ouais, dit Johnny, tout ce que vous voudrez, mais c’est pour quand, lieutenant ? Ça fait six mois qu’on est en Afrique et on n’est pas encore passé une seule fois à l’action ! Qu’on nous laisse au moins aller au bordel et violer un peu ces Négresses !
Il dit ça en riant, tout le monde éclate de rire et Martínez sourit parce que ce n’est qu’une plaisanterie, que nous sommes assis sur la terre jaune de l’Angola et que Carlos a dit qu’il ne fallait pas violer les Négresses, et plutôt leur donner des coups, mais de bite, car elles sont chaudes comme la braise à force de manger de la viande de singe.
— Ils chassent les chimpanzés et ils les mangent, c’est pour ça qu’il n’en reste presque plus.
— Comment tu sais ça, Carlitín ! a semblé s’étonner Martínez.
Pourtant, tout le monde savait que Carlos allait avec trois autres soldats chez une mulâtresse portugaise qui tenait un bordel et qu’ils la payaient avec du lait concentré, partaient en jeep et rentraient la nuit. Avec eux, il y avait Marcos, un petit sergent de la FAPLA qui leur servait de traducteur et de guide, tout le monde le savait, même le capitaine. Il appelait ça « partir en éclaireur ».
En ce moment, je vois la balle de base-ball voyager d’un gant à l’autre, je vois les joueurs, figés dans ma mémoire, je vois aussi le léopard tapi près du camp, je le vois au-delà des buissons qui délimitent son périmètre, mais en plus du léopard lui-même, je vois ses yeux jaunes, pleins de mort, car la mort du léopard est écrite, nous sommes venus en Afrique tuer un léopard. Puis je sens quelqu’un s’approcher de moi, presque un géant, qui m’observe, et dans ses yeux d’or sombre il y a un ressentiment qui déborde la vie que nous vivons, un ressentiment qui suinte des antiques vaisseaux qui traversent l’Hellespont et du souvenir de ce qui n’a pas existé et ne le pourra plus, ce géant porte au ventre une plaie aux bords enflés, cette plaie me regarde aussi, me contemple, mais elle ne voit ni Raúl, ni Nancy, ni Wendy, ni Marilyn Monroe : elle ne voit que Cassandre. Alors, me voici revenue à Troie, debout en haut des murs, à côté de mon père Priam et de mes jeunes frères et sœurs, enlacée à la plus jeune, Laodicé, qui tremble, et son cœur à côté du mien est à peine un titillement. Je regarde le visage de mon père, je regarde ses mains ridées qui n’arrivent plus à lever une lance, je regarde les archers qui du haut des murs lancent leurs flèches, je vois Pâris et ses yeux fuyants, Pâris qui évite mon regard. Puis je baisse les yeux sur la plaine et je vois Ajax, je vois son énorme bouclier suspendu à ses épaules et je le vois brandir son épée, qui brille de reflets dorés au-dessus de la tête de mon cousin.
— Non ! dis-je dans un cri.
Ma voix se perd au milieu des hurlements des femmes, des vieillards et du cliquetis des flèches qu’Apollon empêche d’atteindre leur cible. Je vois tomber mon amant sous les coups d’Ajax, le fils de Télamon, qui me regarde, l’égorge et passe à sa prochaine victime. Maintenant, il se tient devant moi, invisible à tout autre que moi, et il me fixe de ses yeux farouches. C’est comme s’il m’accusait de quelque chose, comme s’il oubliait que le coupable de sa mort, c’est Ulysse que les dieux préfèrent à tous les mortels.
— Ô fille de Priam, les armes du divin Péléide étaient pour moi, pas pour ce traître d’Ulysse, me dit-il.
— Très bien, ô fils de Télamon, tu as raison, mais que puis-je y faire ?
— Rien, je voulais que tu saches, que tout le monde le sache : les armes d’Achille étaient pour moi, pas pour ce chien d’Ithaque, dit le spectre qui s’efface, sable dans le sable, poussière dans la poussière.
— Attention ! crie quelqu’un juste au moment où la balle de base-ball me frappe à la tête.
Je suis à l’infirmerie. Agustín sue sa fièvre dans un autre hamac. Les yeux tournés vers le plafond en toile, je l’entends gémir tout bas. Il est malade, mais il vivra. Dans trois jours la grande marche va commencer, nous monterons dans des camions de transport blindés et nous progresserons vers le sud, car on annonce une invasion sud-africaine en territoire angolais.
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