Appelez-moi Cassandre
Agustín m’a appelé Marilyn Monroe, comme ça...
Agustín m’a appelé Marilyn Monroe, comme ça, sans faire exprès, sans chercher à m’offenser ; il m’a appelé Marilyn Monroe comme on appelle un arbre un arbre, une pierre une pierre. ¡ Marilyn Monroe me dijiste, Marilyn Monroe me quedé, pregúntale a tu madre, cuantos hijos le dejé ! (Marilyn Monroe tu m’as appelé, Marilyn Monroe je suis resté. Demande à ta mère combien d’enfants je lui ai faits), pourrais-je lui répondre pour me défendre, mais ce ne serait pas de bon goût. La mère d’Agustín est morte, brûlée par un de ces réchauds à alcool et à pétrole qui, lorsqu’ils explosent, ne laissent jamais leur tête aux marionnettes. Agustín a été adopté par une tante nommée Zoila Cornejo, qui travaillait comme concierge à l’école primaire où nous avons été ensemble et que les élèves et les enseignants surnommaient Soy-la Conejo (Je-suis-la Lapin). Agustín défendait sa tante et chantait de vieux boléros lors d’événements scolaires. Il devait passer après une fille du cours moyen, qui agitait les bras à droite et à gauche, presque comme un moulin à vent, en récitant Las montañas lloraban porque mataron al Che (Les montagnes pleuraient parce qu’on avait tué le Che), puis le tour d’Agustín est venu d’interpréter un des boléros composés par le commandant Juan Almeida, dont nous savions seulement qu’il apparaissait sur les photos des livres d’histoire, levant le bras derrière un Fidel Castro en costume de cotonnade et visage rasé de près. Agustín chantait ce boléro qui parlait d’une jolie Mexicaine, douce et gentille ; nous applaudissions et les maîtresses disaient qu’il était très viril, presque un jeune premier de cinéma, et qu’il aurait un avenir dans le sport. Mais il lui a manqué deux points pour entrer à l’École supérieure de perfectionnement athlétique et il a été recruté par l’armée, comme moi.
— Ils ont dû attraper la verticilliose, dit le père d’Agustín, venu faire ses adieux, devant la couleur des uniformes.
Grand, noir, chauffeur de camion, une grosse chaîne en or autour du cou, la main sur l’épaule de Zoila Cornejo, il sourit comme s’il y avait de quoi être heureux.
Alors que nous partons pour l’Angola, la Russe et mes parents ne sont pas encore arrivés, le père d’Agustín sort de la poche de son jean de fabrication occidentale un paquet de cigarettes Popular, nous en offre, et nous fumons tous les quatre, debout, près du jardin de cette caserne appelée Loma Blanca, un lieu d’entraînement pour ceux qui partent pour l’Angola.
— Tenez-vous bien là-bas, dit le père, qui ressemble tant à son fils.
Zoila Cornejo a de longues mains, des yeux sévères derrière des verres sur une monture de plastique noir, elle est très mince, elle n’a pas eu d’enfants et elle est trop vieille pour en avoir. Entre elle et Agustín, il y a toujours eu une complicité perceptible dans de petits gestes, rien que des signes, comme dans sa façon d’arranger le col de sa chemise et de lui serrer tendrement la main. Elle n’a pas ouvert la bouche depuis son arrivée. On voit bien combien elle a du mal à voir son fils adoptif, le crâne rasé et habillé en militaire, déjà prêt à partir. Ma mère n’est pas encore là. Avec moi, elle perd deux personnes, sa sœur Nancy et son fils Raúl. Ils arriveront presque en même temps, mon père, la Russe et elle. Ma mère dans un taxi, les deux autres dans la vieille Chevrolet dont mon père est si fier.
— Bonjour, tout le monde, dira-t-il en guise de salutation avant de donner au père d’Agustín une forte poignée de main comme pour montrer qui est le mâle.
Le père d’Agustín adressera à la Russe, d’un air de l’apprécier, un regard à peine voilé qu’elle lui rendra avec un large sourire. Depuis qu’elle est arrivée à Cuba et avant même de rencontrer mon père, tous les maris, petits amis et amants de la Russe étaient noirs, très noirs, comme le père d’Agustín, et il le sait, alors il passe sa main sur les épaules de Liudmila et serre sa ceinture.
— Asseyons-nous, dit-il d’une voix plus rauque que d’habitude.
Mon père m’a à peine parlé, il doit jouer son rôle de mâle et moi, adolescent imberbe, sans muscles, je suis presque la négation de ce qu’il est. La Russe m’a embrassé, ma mère m’a serré fort dans ses bras et ses larmes ont mouillé mes joues, puis elle a commencé à parler avec Zoila Cornejo et nous sommes tous allés nous asseoir près des arbres où se trouvent déjà les parents des autres soldats qui partent pour l’Angola.
— Il ne nous reste plus longtemps à attendre ici, dit Agustín en raclant le sol de son pied droit. Espérons que nous serons dans la même unité.
— Oui, dis-je, même si je sais qu’un jour il m’appellera Marilyn Monroe, comme ça, sans y penser, comme si c’était la chose la plus naturelle au monde, je sais qu’un jour il prendra ma place au base-ball.
— Ça suffit comme ça, c’est moi qui vais frapper, passe-moi la batte, Marilyn Monroe.
Il m’arrache la batte de bois, convaincu comme les autres que je suis incapable de frapper la balle, et la pitié creusera un fossé entre nous, fera de nous des étrangers à jamais. Ajeno, serás ajeno (Étranger, tu seras étranger), je pense à ces vers d’un poète de Cienfuegos en voyant Agustín se placer sur le marbre pour frapper et regarder avec des yeux féroces Carlos, qui ricane.
— Certaines en ont de la chance de se trouver des petits amis !
— Laisse tomber la blague et lance, envoie-la-moi par le centre si tu as des couilles, dit Agustín, la batte en arrière.
— J’ai assez de couilles pour ta petite copine et toi !
Carlos lance. Agustín manie la batte au bon moment. On entend un coup puissant, sec et profond, et je regarde la balle s’éloigner, s’envoler jusque dans les broussailles, tomber là où le léopard se cachait autrefois.
Plusieurs soldats portent des dents de léopard accrochées au cou. Le capitaine les deux crocs de la mâchoire supérieure. Je les ai vus sur lui quand il m’a déshabillé et m’a poussé par les épaules pour m’obliger à me pencher et lui embrasser le sexe. Cette image est gravée d’une marque indélébile dans la mémoire du capitaine dont le regard scrute la nuit, qui ne répond toujours pas à la question du lieutenant à la peau sombre.
— Ai-je bien fait ? réitère le lieutenant qui sort lui aussi de la tente.
La lune d’Afrique les éclaire tous les deux et ce sont des dieux sous la tornade de morts qui attendent la réponse, toute l’armée cubaine attend la réponse, les animaux de la forêt, les femmes qui n’ont pas éteint le son de leur tam-tam, les vieux qui cessent de raconter des contes pleins de princesses qui se rebellent contre le pouvoir de l’homme blanc, tout le monde attend la réponse, j’attends la réponse. Allongé sur ma couchette, la joue sur l’oreiller, les mains entre les cuisses comme si je désirais les réchauffer. Cassandre attend la réponse, ô mon Zeus, elle attend que le capitaine cesse de se figer et que le monde continue de tourner, mais le capitaine ne répond toujours pas et l’univers ne respire plus et moi, j’ai dix-sept ans, je suis habillé en femme et un boxeur m’embrasse dans l’obscurité d’un cabaret de Cienfuegos, me croyant très pudique, virginale et pudique, car je ne permets pas à sa main noire de descendre jusqu’à mon ventre, de toucher mon vagin et je lui parle des Beatles pour le distraire, pour me distraire, moi qui ne ressens rien. J’ai pensé que j’aimerais ça, j’ai pensé que quand j’embrasserais ce garçon, aussi beau que l’éphèbe de Praxitèle, le désir allait me submerger, puis se déchaîner en moi avec une force nouvelle, j’ai cru que ce que j’avais fait jusqu’à présent, ce que je ferais, c’était pour ça, mais non, je reste de marbre sous les baisers du jeune homme qui cherche ma langue, la trouve, dit que mes mains sont douces et que je suis la plus belle femme qu’il ait vue, pas seulement à Cuba mais aussi à l’étranger, là-bas au Texas où il est allé concourir. Il me dit cela en me regardant de ses yeux marron, tandis que Roberto Carlos chante Qué bueno que comenzó esta música suave […] Qué bien si esta música no terminara jamás (Qu’il est bon que cette musique douce ait commencé […] Qu’il serait bon que cette musique jamais ne prenne fin), mais celle-ci va prendre fin, ô Zeus qui règnes dans l’Olympe, cette douce musique prendra fin et avec elle toutes les musiques, et je serai habillée en femme au centre du cabaret où tout le monde me regardera marcher, danser, trembler, un peu, un tout petit peu, se me enamora el alma, se me enamora, cada vez que te veo rondar mi calle (mon âme s’enamoure, elle s’enamoure, chaque fois que je te vois passer dans ma rue). On me voit évoluer telle que j’évoluais à Troie quand, accompagnée de mes esclaves, je traversais l’agora et que les marins phéniciens s’arrachaient leurs longues barbes noires à mon passage.
Dans trois jours, quand nous ferons la queue pour le petit déjeuner, Johnny le Rocker me murmurera qu’il doit me parler, mais que ce qu’il me dit est un secret si énorme que personne ne doit le découvrir.
— Même si on te torturait, tu ne dois pas révéler ce que je t’ai dit, Raúl.
Je hoche la tête, et pendant que nous buvons notre café au lait dilué, il commence par avouer qu’il l’a entendu sans le vouloir, mais que, puisqu’il le sait, il ne peut s’empêcher de me le dire pour que je me tienne prêt.
— On raconte des choses sur toi et le capitaine, dit Johnny. Fais attention, un coup de feu peut échapper à n’importe qui et ensuite on dira qu’elle était une attaque de l’UNITA, et mort le chien, finie la rage, tu comprends ?
— Pas bien, mais merci, Johnny.
— De rien, je t’aime bien, Raúl, même si j’ai toujours pensé que tu étais de trop ici… nous sommes tous de trop ici et moi, j’ai tué un homme, je lui ai planté ma baïonnette et j’ai senti qu’elle était devenue une partie de lui, qu’elle était comme un organe qui vibrait dans mes mains, la chose la plus étrange au monde ; si je n’étais pas sorti pour vomir je serais devenu fou, maintenant j’ai une mort sur la conscience, tu sais, c’est difficile.
— Qu’est-ce que vous marmonnez tous les deux ? dit Carlos, assis à l’une des tables voisines. Dépêchez-vous, nous devons commencer.
Carlos le sait aussi, ça se voit à la façon dont il me regarde, en réalité Carlos l’a toujours su, Carlos sent aussi la présence des morts, pas celle des dieux, pour lui les morts ne sont qu’une brume, une somnolence, une façon de rester debout à regarder le néant, Carlos sait que j’en sais trop, comme le capitaine qui a toujours su que je savais que sa femme était morte avant l’arrivée de la lettre et qui savait aussi que j’aurais pu prévenir Martínez qu’une nuit un petit soldat de Savimbi allait tirer sur lui un projectile de quatre-vingts millimètres et le couper en deux ; il savait qu’il n’y aurait plus de Martínez, plus de souvenirs des belles rues du quartier chic de Miramar, plus de virées dans les villages en quête de prostituées mulâtres, qu’il n’y aurait plus rien de tout cela, que Martínez allait rejoindre la tornade de morts qui, comme un essaim de moustiques, nous suit depuis que nous sommes arrivés ici.
Martínez et les yeux du léopard.
— Tu es bizarre, Marilyn Monroe, me dit Carlos.
Nous sommes tous deux bizarres, lui et moi, c’est juste que je suis plus bizarre que lui, moi, je suis Cassandre et je pourrais lui parler du temps où je vivais à Troie, je pourrais lui raconter que j’ai déjà vécu ici dans l’Ancien Monde, mais que sait Carlos de tout cela ? Quand je serai mort, un après-midi d’août mes parents s’assoiront dans le salon de ce qui fut notre maison pour réfléchir à la façon dont tout a commencé et lui accusera L’Iliade, un livre si peu adapté à un enfant hypersensible, mais elle dira non, elle dira que tout a commencé quand mon père m’a emmené à la galerie d’art du parc Martí à Cienfuegos où j’ai vu la copie du Jardin des délices de Jérôme Bosch et qu’après ça je n’ai plus jamais été le même, ma mère se souviendra que je suis rentré à la maison en pleurant comme si, dans ce triptyque, j’avais trouvé quelque chose qui me terrifiait, quelque chose qui était trop pour moi, mais d’un excès démesuré, sans limite ni retenue.
— Quelque chose s’est brisé en lui quand il a vu ce tableau, dira-t-elle, et L’Iliade n’a déchaîné que des pulsions déjà présentes.
La Russe étant très loin, à Santa Clara où elle va travailler, ma mère osera montrer à mon père toute sa supériorité intellectuelle, elle le traitera comme ce qu’il est, un simple mécanicien qui n’a même pas achevé ses études secondaires.
— Je ne sais pas comment j’ai pu te remarquer, je n’ai jamais aimé les hommes de petite taille ; c’est que tu m’as embobinée, tu étais le seul Blanc qui savait danser comme un Noir et je voulais améliorer la race, pas épouser un Galicien avec deux pieds gauches.
— Tu es toujours aussi bavarde qu’avant, quand tu ouvres la bouche tu commences à lâcher des fleurs et il n’y a personne qui te fasse taire, s’il te plaît, un peu de paix, nous venons de perdre un enfant.
— Et j’ai aussi perdu une sœur, dira ma mère en essayant de se souvenir de la vraie Nancy.
Mais elle ne verra que moi, avec la robe qu’elle m’aidait à mettre et la coiffure qu’elle me faisait, pour qu’un moment je sois sa sœur bien-aimée.
— Mais ça, ça fait déjà longtemps, et une sœur ce n’est pas la même chose qu’un fils.
— Je sais, ne me le rappelle pas… Si seulement nous avions Raulito pour l’enterrer comme il faut et lui apporter des fleurs, mais il est resté là-bas en Angola.
— Peut-être est-il vivant ? Personne n’a vu le cadavre et ces gens-là, on ne peut pas s’y fier, pas plus qu’à l’eau qu’ils boivent. Peut-être qu’il est bel et bien vivant, en train de lire ses petits livres, là-bas en Zambie ou en Rhodésie, personne ne le sait.
— Non, il est mort, je le sens ici, juste ici dans ma poitrine, depuis que la lettre est arrivée j’ai un serrement de cœur qui ne me quitte pas, ne me fais pas concevoir d’espoir, s’il te plaît, aie au moins pitié de ça.
— Oui, il vaut mieux le considérer comme mort.
Cette conversation, ils l’auront six mois après ma mort, mais pour l’instant je suis en vie et je dois faire comme si personne ne savait rien, tout en sentant la façon dont on nous regarde. Debout dans le rang, derrière Carlos, le sergent, et devant Matías, je vois le capitaine, entouré des officiers d’état-major, nous regarder férocement et nous dire que nous sommes des fils de pute, des traîtres, et qu’on va payer très cher les commérages, car quiconque joue avec les mœurs d’un homme mérite d’être jeté à la mer, une pierre attachée au cou. Nous tous, officiers, sergents et soldats, restons silencieux, au garde-à-vous ; le capitaine ne précise pas, tout le monde sait qu’il parle de lui et moi. Les yeux du capitaine parcourent le bataillon, ils détaillent chacun des soldats et des officiers, ils s’arrêtent sur les porte-roquettes RPG, sur les chargeurs de mitrailleuses RPK, sur les fusiliers et leurs AK, mais pas sur moi, c’est comme si j’étais invisible. Le capitaine ne me voit pas, son regard glisse sur l’endroit où je me tiens.
Pour lui, je ne suis qu’une ombre.
— Les calomniateurs vont le payer, diffamer un officier des Forces armées révolutionnaires sans preuve est un acte contre-révolutionnaire sévèrement puni, cependant… si la personne, officier, sergent ou simple militaire, qui a écrit la lettre anonyme et l’a envoyée au commandement de la division fait un pas en avant et se repent aussitôt, devant ses camarades, ou explique la raison de son acte, l’eau n’a pas de raison d’atteindre la rivière et tout peut être pardonné.
Personne ne dit rien, le bataillon ressemble maintenant à un obscur bataillon d’ombres comme moi, car quand le capitaine dit cela, il ne nous regarde pas, à présent il regarde quelque part au-dessus de nos têtes.
— J’attends, insiste le capitaine.
Le lieutenant à la peau sombre attend également. La question sans réponse « Est-ce que j’ai bien fait ? » flotte aussi au-dessus de nos têtes. Il est retourné à l’état-major du régiment sans réponse. Il dira au colonel que le capitaine est tellement choqué par la violence de cette attaque à son honneur qu’il est resté imperturbable.
— Il est comme une merde.
Il dira cela et s’installera sur le canapé sans que le colonel le lui ordonne. Il n’est rien de plus qu’un agent de liaison de l’état-major comme le prince Andreï dans Guerre et Paix, mais il a un pouvoir qui va au-delà de son grade de premier lieutenant, il appartient à la Sûreté de l’État, destiné à faire partie de l’escorte personnelle de Fidel Castro à La Havane et à vivre à Punto Cero, où l’on mange comme un roi. Il ne peut pas se porter garant du capitaine, même s’ils se connaissent depuis longtemps, car le capitaine est accusé de sodomie et c’est inacceptable. Avoir laissé naître ne serait-ce que de simples soupçons, c’est trop. Le lieutenant à la peau sombre ne peut rien faire pour lui.
On va nous interroger, le capitaine le sait et il ne peut pas me faire confiance ; de plus il est sûr que je vais craquer, que je vais tout raconter, les larmes aux yeux. En outre, pense le capitaine debout devant les rangs sans regarder personne en particulier, quand les procureurs militaires verront à quel point cette pute est efféminée, nous serons tous les deux condamnés d’avance, à moins que… continue de penser le capitaine, à moins qu’Olivia Newton-John ne meure, que les balles l’emportent quelque part d’où on ne revient pas ; total, on n’y perdra pas grand-chose, elle ne semble pas destinée à vivre longtemps. Dans ce cas, il n’y aurait personne à interroger, tout serait clair, propre et net, comme les ailes de cet oiseau que sont Cuba et Porto Rico.
— Puerto Rico, ala que cayó al mar, que no pudo volar, yo te invito a mi vuelo, y buscamos juntos el mismo cielo (Porto Rico, aile tombée dans la mer, qui n’as pas pu voler, je t’invite à mon vol, cherchons ensemble le même ciel), entend-on chanter Pablo Milanés dans les haut-parleurs du camp, un dimanche où Agustín et moi sommes assis à jouer aux échecs comme nous ne l’avons pas fait depuis longtemps.
Agustín lui aussi évite de me regarder, il se concentre sur les pièces, déplace sa reine, la lève et la remet sur le plateau. Je pourrais invoquer la règle qui stipule que la pièce touchée est une pièce jouée, mais je ne le fais pas. Plus personne ne m’appelle Marilyn Monroe, il y a quelque chose dans l’air qui les empêche de m’appeler comme ça, c’est que tout le monde le sait : le capitaine va me tuer. On voit bien qu’il ne va pas laisser passer ça, qu’il ne va pas se laisser démonter si facilement et que c’est la seule solution, il n’y en a pas d’autre. On me regarde comme on regarde un mort et on me respecte. Même Carlos m’appelle soldat Raúl Iriarte, les rares fois où il se sent obligé de m’adresser la parole.
— Je ne sais pas quoi te conseiller, dit soudain Agustín. Si tu me racontais, ce serait plus facile, je peux comprendre beaucoup de choses.
Je me souviens de la chanson d’Omara Portuondo, si te contara mi sufrimiento, si tú supieras la pena tan grande que llevo dentro (si je te parlais de ma souffrance, si tu savais la peine si grande que je porte en moi).
— Je n’ai rien à raconter, dis à mon père que tout s’est bien passé, que j’ai réussi, va chez moi et dis-lui ça, à lui seul, peut-être qu’il comprendra, mais ne dis rien à ma mère ni à la Russe.
— De quoi veux-tu parler ?
— Tu le sais bien.
Mon jeune boxeur le savait lui aussi ce soir-là où il m’embrassait, sous les lumières de la boîte de nuit, il s’en doutait mais n’a rien dit. Après nous être embrassés sur la piste de danse, nous sommes sortis dans la rue et nous nous sommes assis sur le trottoir. Il m’a offert une cigarette et m’a demandé si je voulais l’accompagner à l’hôtel pour continuer la fête là-bas.
— Si tu veux, Wendy, le capitaine Crochet peut aussi venir, pour elle j’ai un ami qui fait du karaté.
— J’aimerais beaucoup y aller, mais je pars demain.
— Pour où ? La Havane ? Plus loin ? Tu quittes le pays ? Tu émigres ? Tu n’as pas peur de l’avion ? Moi, oui, j’ai très peur, parfois je rêve que je regarde à travers le hublot et que je vois l’aile se détacher, je veux en avertir le pilote mais je reste sans voix, c’est quelque chose de très bizarre, Wendy. Je rêve de ça et ensuite je raconte à ma copine que j’ai rêvé que l’avion s’écrasait et elle me demande si j’étais à l’intérieur ou à l’extérieur. Moi, pour ne pas lui faire peur, je lui dis que j’étais assis sur la promenade maritime à La Havane quand je l’ai vu tomber à la mer.
— Oh, mais tu as une petite amie ?
— Et alors, qu’est-ce que ça vient faire ? Tu veux te marier avec moi ? Parce que si c’est le cas, on va à la mairie tout de suite.
— Je suis trop jeune, dis-je en me levant. Je vais retrouver mon amie.
— Allez, va avec la moche qui ressemble à un mec. Continue à vivre ta vie de merde dans ce Cienfuegos qui est le trou du cul du monde, moi, je voulais t’emmener à La Havane.
— À La Havane ? Je ne rate rien, je t’ai dit que je partais.
Et c’était vrai, je partais en Angola.
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